A moins d'un rebondissement de dernière minute, Buju Banton sera relaxé le 8 décembre du McRea Correctional Facility, la prison de l'état de Géorgie aux Etats Unis, dans laquelle il est enfermé depuis 2012. Son plus grand fan au sein de notre rédaction est impatient d'à nouveau l'entendre chanter, prêcher et rugir.
Flashback vers le début des années '90. J'avais treize ans et Buju Banton n'en avait pas plus de dix-huit. Sur un walkman bon-marché, j'écoutais ces mixtapes, sur cassettes. Il s'agissait en fait de copies de cassettes originales, copiées chez un copain, comme on faisait à l'époque. Le son n'était pas toujours optimal sur ces enregistrements live de sessions de Stone Love, Bass Odissez ou King Addies, pour ne citer que quelques-uns des sound systems en vogue à cette époque. C'est comme cela que j'ai entendu Buju Banton pour la première fois.
Je n'avais pas d'argent pour acheter les cassettes originales. Ne me parlez même pas de vinyls. Et même... Je ne savais de toute façon pas où j'aurais pu les acheter, ces premiers 45Tours, maxi LP et albums de Buju ou de ces autres de mes héros que j'entendais sur les mixtapes : Capleton, Bounty Killer, Beenie Man, Simpleton, Ninjaman, Supercat, Shabba Ranks…
Ces mixtapes, elles arrivaient de tous les coins du monde, remplies à souhaite de sons exclusifs, souvent agrémentées de remix hip hop, à l'époque une composante essentielle du dancehall. A cette époque, les thèmes "slackness", dont Buju faisait largement usage, causaient encore des controverses. Des péchés de jeunesse que le public a pardonné à l'artiste depuis longtemps. Surtout après qu'il ait donné à sa carrière une dimension "conscious" et rasta, au milieu des années '90.
Les superstars du dancehall ne sont que des êtres humains faits de chair et de sang, des gens qui peuvent faire des erreurs, comme nous tous. Buju Banton a été modelé par l'environnement dans lequel il a grandi, avec une réputation de rude boy, dont le but était surtout de conserver sa "street credibility". Rude boy un jour, rude boy toujours. Certains s'imaginent même au-dessus des lois. Buju essaie d'une part de soigner son image de "rasta conscious", qui lui a valu des millions de fans dans le monde, mais d'autre part, il n'a jamais renié la mentalité de racaille qu'il s'est forgée dans sa jeunesse. Buju Banton, dans les premières années de sa carrière, a plusieurs fois eu affaire avec la justice. Mais cela n'avait pas fait les gros titres à l'époque.
Superstar
Peu à peu, les lampes des coins de rues de Kingston ont laissé place aux feux des projecteurs des plus grandes salles de concert d'Europe et des Etats Unis. Aucune affiche de festival n'était complète sans avoir Buju en haut de l'affiche. Il sera accueilli comme un héros en Gambie, en Afrique de l'Ouest. Le chemin spirituel sur lequel il chemine alors, participe à faire monter sa popularité à travers le monde. Je me rappelle encore un concert à Bruxelles, un Bob Marley Memorial, où Buju Banton se trouvait à l'affiche en compagnie de Julian et Damian Marley. Ce jour-là, il était tout ce qu'il représente : un artiste live hyper-performant, toujours accompagné de musiciens qui façonnent les riddims sur mesure pour lui.
Sur les disques, sa voix rude contrastait souvent avec celle de chanteurs à la voix douce comme Beres Hammond ou Wayne Wonder. D'un côté, un petit ange délicat, de l'autre un petit diable rude boy. La rencontre entre la sensibilité du Lovers Rock et les riddims et paroles hardcore du dancehall.
Mais celui qui se trouve constamment sous le feu des projecteurs peut également être une proie facile pour les représentants de la loi. Quand Buju Banton a été arrêté en 2009, et surtout quand on a appris la raison de cette arrestation - la négociation de l'achat de plusieurs kilos de cocaïne - beaucoup de fans de reggae et de dancehall ont été profondément déçus. Comme si soudainement le prêtre ne pratiquait pas ce qu'il prêche. Mais il y a également eu beaucoup de fans qui lui sont restés fidèles.
Pour moi également, l'œuvre exceptionnelle de Buju n'a en rien perdu de sa crédibilité. Et l'amour que j'ai pour cet artiste en tant que personne et en tant qu'artiste n'a pas périclité. Ce qu'on peut réellement lui reprocher, par contre, est de ne pas savoir la fermer. S'il n'avait pas eu cette attitude de toujours vouloir l'ouvrir, frimer et en rajouter des couches, on n'aurait jamais parlé de ce procès. Mais voilà, ceci est typique de Buju: il parle à tort et à travers et veut toujours faire le dur.
Du haut de la colline au fond de la vallée
Il se trouvait tout en haut d'une colline. Il s'est retrouvé au fond de la plus profonde vallée. Il faut voir les faits comme ils le sont: c'est vrai que son implication dans cette embrouille est une affaire montée, mais malgré tout, il n'avait rien à faire en compagnie des malfrats qui l'ont confondu. J'ai encore du mal à croire qu'un artiste de son niveau aille perdre son précieux temps dans des histoires de trafic de drogue. Selon l'accusation, Buju Banton aurait essayé d'acheter cinq kilos de cocaïne à un homme qui s'est, au final, révélé être un indic pour le FBI. Selon l'avocat de Buju, l'artiste a été trompé par des "personnes mauvaises qui ont essayé d'abuser de sa nature confiante et honnête".
Buju Banton a apporté sa collaboration à l'enquête, après que des preuves incontestables lui aient été présentées, dont notamment des enregistrements de conversations téléphoniques et une vidéo du jour où le deal a été conclu. Cette coopération a permis que les charges de possession d'arme soient abandonnées. Son avocat a toujours plaidé non coupable, mais Buju Banton n'a jamais fait aucune déclaration publique. En tant que fan, j'ai du mal à comprendre ce silence.
Mark Anthony 'Buju Banton' Myrie a donc été condamné en juin 2011 à dix ans de prison - dont il a déjà purgé neuf années. Quelques mois après cette condamnation, il a gagné le Grammy dans la catégorie Meilleur Album Reggae pour son œuvre 'Rasta Got Soul', un prix qu'il n'a pas personnellement pu aller recevoir.
Il y a des gens qui voient Buju comme un martyr de l'ère contemporaine, comme Bob Marley l'était pour sa génération. Ils croient religieusement en un grand complot de Babylone, avec comme instigateurs le FBI et de la communauté gay. C'est vrai qu'on peut se poser des questions sur ces images dans lesquelles l'artiste est clairement mis en avant: comment se fait-il que ces preuves aient fuité et se soient retrouvées dans les médias? Essaie-t-on volontairement de salir l'artiste avec ces images réalisées par le FBI? Pourquoi après toutes ces années, ces vidéos, qui appartiennent aux pièces à conviction du procès, ont-elles été révélées? C'est comme si la justice américaine n'en avait pas fini avec Buju et voulait encore salir sa réputation, alors que Buju est resté exemplaire pendant toutes ces années d'internement. Comme s'ils souhaitaient nous remettre le nez sur ces erreurs du passé de l'artiste, ce geste où il met le doigt à la poudre pour la goûter. Mais celui qui commet un crime doit payer pour son crime, cela est juste. Mais après cela, pourquoi certains souhaitent que Buju n'ait toujours pas la paix?
En tout cas, Gargamel ne jouera plus aux USA, mais en Jamaïque et en Europe oui. Attendez-vous dont à voir débarquer ce 'Long Walk To Freedom' Tour, avec probablement des places de concerts à des prix astronomiques et des salles de concerts sold-out. Buju est toujours aussi populaire, et si vous me le demandez, je vous dirai que c'est mérité.
Espérons qu'il ait pris des leçons, notamment de se montrer plus réservé en présence d'inconnus et d'être toujours sur ses gardes pour les Babyloniens. Le management de l'artiste a également un rôle à jouer à cet effet : c'est à eux de le protéger de certaines personnes et de certaines situations. Pour le reste, je suis confiant dans le fait que le talent musical du Banton n'a pas été hypothéqué. Maintenant qu'il a vieilli et s'est assagi, la liberté lui semblera bien douce. Moi, ce dont j'ai envie, c'est de la musique et des paroles de la même intensité et spiritualité que des classiques comme 'Till Shiloh', 'Inner Heights' et 'Rasta Got Soul'. Je suis impatient d'à nouveau entendre Buju chanter en toute liberté, prêcher et rugir. Et surtout de le revoir en concert, évidemment.
Si tout se passe bien, Mark Myrie pourra quitter la prison le 8 décembre. Et si tout va vraiment très bien, alors nous pourrons le voir en action à Reggae Geel 2019.
PS: le 15 novembre, Buju Banton a diffusé ce message via les réseaux sociaux. J'ai aussi appris que son label Gargamel Music sera ravivé et qu'une nouvelle collection de merchandising est prête à être lancée.
"A la lumière des difficultés que j'ai rencontrées, j'éprouve le besoin de souligner que le seul désir qui me motive c'est la paix et l'amour. Je voudrais que mon nom soit uniquement associé à mon art. Etant donné que j'ai survécu, je souhaite partager la bonne nouvelle et la force de ma musique. Je veux continuer à faire de la musique, ce à quoi j'ai dédié ma vie. Je suis impatient d'avoir l'occasion de remercier personnellement mes fans et tous ceux qui m'ont soutenu."
Traduction: Irie Nation