Cela n'a pas l'air crédible, c'était, de nouveau, la meilleur édition de Reggae Geel à ce jour. Après 36 ans, le festival est toujours en mesure de nous surprendre, de nous choyer et de nous émerveiller. Au 18" Corner (Crucial Alphonso! Alpha & Omega!), au Skaville (The Pioneers! Phoenix City All Stars!) et au Yard (No-Maddz! Brina! King Johnny & Boetje Banten!), nous y revenons, mais certainement aussi sur le podium principal. Avec des concerts top de Chronixx, Bunny Wailer (vendredi), Midnite, Protoje et Damian Marley.
Quelle sensation, chaque année, d'entrer sur le terrain. On entend les premiers riddims et beats du Bounce et de la forêt dub, on voit tous ces gens heureux, se rendant à leurs podiums et artistes favoris, on sent les odeurs de la cuisine de Mama Suzy, on sent le soleil chaud du soir, on allume un premier "spiff" et on sait: ce sera encore un Reggae Geel inoubliable. Surtout avec un affiche comme celle qui avait été annoncée cette année. Notre entrée en matière, cette année, était Wake Up Call, le programme de Ron Muschette sur Irie FM, Pour la première fois émis en direct à partir de l'Europe. Le présentateur de service à la Jamaïque était Mutabaruka qui n'avait jamais encore présenté l'émission du matin. Le va-et-vient radoiphonique entre le terrain du festival de Geel (où Muschette a eu notamment une interview avec Beenie Man) et le studio à Ocho Rios a donné un programme mémorable, entre 13 h et 17 h (heure belge) et idéal pour servir de bande-son en prélude du lancement. Irie FM peut être écouté en ligne, mais est payant; l'an prochain il y aurait une app pour un accès temporaire, de façon que tout le monde puisse écouter.
Bag of ganja
Et, selon Ron Muschette, ce ne sera pas tout. "La plupart, à la Jamaïque, n'ont aucune idée de l'importance du reggae ici parce que rares sont ceux qui quittent le pays. Nous ne connaissons pas non plus l'organisation que vous avez, avec des podiums séparés pour le dub et le ska. "C'est pourquoi nous voulons étendre encore notre collaboration avec Reggae Geel l'an prochain. We have big plans! Ceci n'était encore qu'un vol d'essai. En 2015, nous voulons émettre aussi des concerts en direct sur Irie FM. Gonna be big. Watch us!" Indépendamment de son émission radio, Ron Muschette constituait, en tant que MC, une belle plus-value pour le festival, tout à fait dans le style jamaïcain, relax, non-chalant, de concert avec les groupes. Et avec le public. Muschette a nommé quasi toutes les nationalités présentes, avec un mot spécial de consolation pour les Néerlandais. 'I'll bring you a big bag of ganja from Jamaica next time!' Qu'il reviendra, cela semble dès à présent certain et ce pourrait être le début d'une collaboration de longue durée entre Reggae Geel, Ron Muschette et Irie FM. Et c'est ainsi que le plus ancien festival reggae d'Europe devient doucement une valeur sûre à la Jamaïque aussi.
Police in helicopter
Heureusement, il n'y avait pas de contrôles, comme ç'avait été annoncé par-ci par-là, et, donc, vendredi soir, bien échauffés (Irie FM!) et d'encore meilleur humeur, nous avons pénétré sur la prairie. Juste quand Panache Culture jouait les dernières notes du concert d'ouverture sur le podium principal. Pourquoi ne pas les engager à Geel, l'an prochain, avec leur projet Mozart? Avec Dre Island, on a eu d'emblée une des figures de proue de la nouvelle génération 'conscious' sur le podium. "À mon avis, tu es très content avec ces nouveau-venus" disait un DJ vétéran de Baljam ((respect Far West Crew!) et il avait, bien sûr, raison. Comment pourrais-je ne pas me réjouir du retour du roots & culture dans le reggae, de songs vraiment nouveaux, joués par de vrais musiciens? N'est-ce pas cela qui a fait la beauté du reggae classique? Il y a dix, quinze ans, on trouvait à peine encore des musiciens à la Jamaïque, aujourd'hui, presque tous les chanteurs d'importance ont leur propre groupe et ils ont tous un succès monstre. Dre Island a, en outre, eu lui-même une formation musicale comme pianiste et cela éclatait du podium. Ce n'était pas un chanteur ou un DJ avec un groupe qui interprétait les riddims connus, comme c'est souvent le cas dans le dancehall et le rub-a-dub. Dommage pour tous ces groupes d'accompagnement européens, excellents certes, mais s'ils se limitent à la race mourante des vieilles gloires, ils devront faire, les prochaines années, un fameux mouvement de rattrapage. Dre Island a une voix de stentor et il l'utilise pour propager le message du rastafari. Chaque chanson a un texte qui a du sens et le petit tube 'Uptown Downtown' (Militancy riddim) était par-ci par-là prudemment accompagné par le public. Juste au moment où Dre Island entamait un court fragment de 'Police in helicopter', un drone est apparu au-dessus du public. Serait-ce là ces contrôles drogue renforcés que les journaux avaient annoncés? En tout cas, ce n'est pas un expérience amusante, un tel digi-bird voletant au-dessus de ta tête, mais que peut-on faire de plus que lancer un regard irrité à cet engin? Si vous me voyez plus tard dans le docu Beldub avec un regard ennuyée, vous savez ce qui s'est passé. Car c'était donc un drone des réalisateurs du docu, et non de la police. À qui j'espère ne pas avoir donné des idées.
Lighters up!
Il y a un an et demi à peine, Chronixx était au Petrol devant une poignée de spectateurs. Maintenant, il compte parmi les figures de proue de la nouvelle vague roots, évidemment avec son groupe phénoménal Zinc Fence Redemption. 'Alpha & Omega', 'Never give up', 'Start a fyah', 'They don't know', 'Love for granted': les tubes des années passées se sont suivis rapidemment, mais Chronixx n'a pas su convaincre pleinement le public. Le ton n'était pas toujours d'une pureté constante et, pendant les numéros plus calmes, il semblait perdre l'attention du public. 'Smile Jamaica' réveilla de nouveau tout le monde et formait l'attaque d'une partie plus forte, avec 'Capture Land', 'Here comes trouble' et le populaire tube d'été 'Who knows'. Pas un tune que nous n'avions pas encore entendu ce week-end, mais un duo en direct avec Protoje n'entrait pas dans les possibilités. Pendant 'Clean like a whistle', une masse de briquets allumés sont levés une première fois. Un show plaisant, plein de tubes, mais moins convaincant que ceux de ses contemporains Dre Island et Protoje. Et puis, il était temps pour le roi du dancehall, Beenie Man. Mais que représente tout ce dancehall encore aujourd'hui? Que reste-t-il de ces milliers de tunes digitaux dont on nous a inondés ces 25 années passées? Petit à petit, il apparaît que c'était en effet une rage, bien que très prolongée. C'est la musique roots qui survit, qui mérite de survivre dans de nouvelles formes et genres. Non pas les riddims digitaux préfabriqués, nappés de textes sexistes, violents ou homophobes, quelque réalistes qu'ils soient. Consciousness & righteousness ont fait la graneur du reggae, avec rastafari comme fondement indestructible. Mes excuses aux fans, mais Beenie n'était pas bon. Une série étirée de ragga beats et rewinds, avec des parties vocales sans vigueur. Le règne du roi du dancehall est fini, pour autant que le dancehall en soi ait encore un avenir, évidemment. Ceux qui en doutaient encore et qui ont pris la peine de regarder, après Beenie Man, Bunny Wailer (67), doivent l'avoir compris. Une heure et demie de classiques, parfaitement répartis sur les albums 'Blackheart Man' (roots), 'Rock'n'Groove' (rub-a-dub supérieur), 'Sings The Wailers' (The Wailers!), complétés par du proto-dancehall comme 'Don Dada' et 'Ram Dancehall'. Le Solomonic Reggaestra fantastique, sous la direction de Dwight Pickney au clavier. De beaux arrangements, souvent nouveaux, pour les souffleurs, le petit chœur et Bunny lui-même. Certains trouvaient qu'ils étaient encore meilleurs en 2010 (à Reggae Geel); je sais seulement que, dans toutes ces années, Bunny Wailer ne m'a jamais déçu et presque toujours porté aux larmes. Ce que, honnêtement, je ne peux dire d'aucune star du dancehall.
Et, le deuxième jour, Jah vit que c'était encore mieux
Samedi, de nouveau présent tôt (14 h), pour Raging Fyah (excusez Rapha Pico, vainqueur BRC et et ouverture samedi), un des groupes les plus talentueux de la Jamaïque, prenant exemple d'un des grands groupes des années 70, à savoir Third World. Un succès, comme il apparut rapidement. Tant le groupe que le chanteur sonnaient forts et énergiques dès les premières notes, comme s'ils se trouvaient sur les grands podiums depuis des décennies. La combinaison réussie de roots et de lovers a clairement séduit le public. Retenons 'World a people','Running', 'Step out of Babylon' et 'Far away'. Avec 'Run from yourself', tout le monde dansait, sous un soleil rayonnant. On avait prévu de la pluie et une tempête, mais nous en avons été épargnés. Give thanks.
Et puis, tout d'un coup, c'était Midnite. Pour nous, Vaughn Benjamin et mes siens auraient pu commencer effectivement à minuit pour poursuivre pendant trois heures, mais, pour cela, le groupe est sans doute trop petit (en termes de nombre de fans) et trop intense. Samedi, dans le pré, j'ai compris que tout le monde, et de loin, n'est pas capable de saisir ce musique, ou est prêt à s'ouvrir complètement pour les rythmes profonds et les textes d'oracle. Et encore, Midnite jouait un set de festival, composé de ce qui s'avère être, après tant d'années (et près de 70 albums), leurs numéros les plus populaires: 'He is Jah', 'Ras to the bone', 'Propaganda', 'Live the life you love', 'Proceed' et, un peu plus récent, 'Mongst I'. Une liste brève car, comme d'habitude, Midnite élaborait loguement ses numéros, avec des dubs subtiles et un Ron Benjamin, au sourire éternellement large, à la basse et comme chanteur-accompagnateur. Le plus beau était les moments où Vaughn aussi souriait toutes dents dehors, comme s'il se sentait tout d'un coup submergé par l'amour de ses fans. Pas la grande masse, mais bien presque tous en transe. The day begins at Midnite: pour nous, de toute façon, c'était le cas samedi..
Pour d'autres, le festival n'a commencé que le deuxième jour, avec I-Octane et son Riddim Band. Accessible, fort, un peu pop, comme l'écrivait un correspondent. À ce moment-là, nous étions déjà ailleurs et nous avons seulement entendu dire que le chanteur était tombé du podium et souffrait d'une entorse au bras. Ce qui ne l'a pas empêché de réapparaître un peu plus tard, après une visite à l'hôpital, au Bounce Dancehall. Parmi tout ce jeune enthousiasme, il y avait, cette année, encore de la place pour un vétéran. Mais U-Roy ne s'est certainement pas limité à une série de "best-of", comme la plupart des collègues de la classe d'âge. L'année passée, le bonhomme a encore sorti un excellent nouvel album, 'Pray fi di people', et c'est là qu'il puisait son set. Sans les nombreux chanteurs invité sur l'album, évidemment, mais U-Roy s'était fait accompagner d'un excellent petit chœur. Et d'un groupe formidable, mais de ceux-là, on en avait vu plusieurs, ce week-end.
Welcome to Beljam
Ensuite, au main stage, place à la jeunesse, de nouveau. D'abord avec Jesse Royal, l'avant-programme fixe de Protoje, accompagné de l'Indiggnation Band de celui-ci. Mais celui qu'on attendait était quand même Protoje lui-même, le seul qui puisse rediriger notre entière attention vers le podium. Quelle métamorphose il a subi, ce garçon, depuis que nous l'avons vu une première fois, il y a trois ans, sur un petit podium dans le yard des 12 Tribes of Israel, à Kingston. Il y a chanté 'Who dem a program' et nous avons su tout de suite: c'est un talent inné. S'il était encore intimidé et modeste à l'époque, maintenant, il domine sans complexe les plus grands terrains de festivals. Les roots vibes sont restées, mais, entre-temps, Protoje a fait un certain nombre de classiques et son groupe repousse, avec leur fusion de roots, de rub-a-dub, de dancehall et de rock, les frontières du reggae. Le chanteur de support aussi réussit à chaque fois à nous étonner: est-ce que ce n'est vraiment pas un "sample" d'un Marley ou de Michael Rose? Curieux de savoir si nous le verrons et entendrons un jour en solo. Des titres? 'This is not a marijuana song', 'Kingston be wise', 'Who knows' (zonder Chronixx), 'Dread', 'JA'...: que même les vieux briscards comme moi chantent avec ces tunes est la preuve qu'ils touchent une corde intemporelle, universelle. Quand je regarde Protoje, je vois un artiste contemporain avec des valeurs musicales et spirituelles traditionnelles: la qualité, le professionnalisme, le jeu d'ensemble, l'harmonie, les positive vibrations. Meilleur show du festival.
Sanchez, c'est une classe à part, le meilleur du lover's rock, avec un répertoire étendu, qui s'avérait quand même comprendre aussi quelques "big tunes". Pas de temps perdu avec des pull ups ou de longs discours. Le groupe a enchaîné sans faille les numéros, ce qui a augmenté encore le dynamisme et l'énergie de la prestation. L'hommage à ses prédécesseurs, Dennis Brown, Gregory Isaacs et Bob Marley, était beau, bien qu'un peu doucereux par moments. Le bon loversrock, c'est comme le bon vin: il se bonifie avec l'âge. C'est vrai aussi pour Sanchez, sweeter than sweet, un chanteur pour tous les temps qui touche les cœurs de beaucoup (et pas seulement les femmes). Vers minuit, le Bounce, le Skaville et The Yard se sont vidés presque entièrement. Même ceux qui s'étaient, pendant deux jours, immergés dans le ska, le rocksteady ou dancehall voulaient voir Damian Marley, qui est venu cet été en Belgique, en exclusivité européenne, sur le podium principal. Ce n'est que dans le 18" Corner que les vrais fans restaient à proximité des immenses tours de baffles.
Junior Gong était l'acte principal rêvé d'un festival de top niveau. Presque tous ses numéros transpirent Bob Marley, pour autant que ce ne soient des versions radicales. 'Punky reggae party', 'War', 'Exodus', 'Could you be loved', 'Get up stand up' ont passé la revue, plus ou moins proches de la version d'origine, mais débouchant toujours sur un spectacle musical du meilleur aloi. Et cela était tout aussi valable pour ses propres tubes, 'Mek it bun' dem' (syle Skrillex) et le "bis" et point d'orgue absolu de ce Reggae Geel, 'Welcome to Jamrock'. Damian a cherché et trouvé le contact avec le public, inconscient de la sono parfois un peu erratique et du grand groupe de spectateurs passifs plus éloignés du podium. Nous nous sommes trouvés un moment sur le podium et nous pouvons vous assurer que la vue était impressionnante et que tout Reggae Geel semblait à la fête. Un peu étrange, toutefois, d'entendre tout le monde chanter, ces jours-ci, 'We're on the road to Zion' (en route pour Israël!), mais c'est le paradoxe historique de rastafari. Et pour ceux qui l'ignoreraient: Zion is Africa & Africa is Zion. Vous ne le croirez sans doute pas d'un homme de mon âge: je n'ai pas senti une once de fatigue, samedi soir, pas de maux de pieds ou de dos, et je ne peux me souvenir, sur l'ensemble de ces deux jours, d'un seul moment de dépri, ni spirituelle, ni musicale. Cela pourrait évidemment être dû aux Royal Medic 20, mais pour moi, c'était raison assez pour déclarer cette édition de Reggae Geel (de nouveau) la meilleure que j'aie jamais vue (en 36 ans). Et encore, on n'a pas parlé des autres podiums.