
Linval Roy Carter (1951-2013) était un créateur. Avec des artistes comme U Roy, I Roy, Big Youth, Scotty et Dennis AlCapone, il a ouvert la route à plusieurs générations de toasters, deejays et rappeurs, qui allaient conquérir les dancehall de Jamaïque tout d'abord et ensuite le monde.
Il ya deux ans, j'ai eu une conversation agréable avec Jazzbo, dans le jardin de Skylarkin' Sound. L'idée même qu'il séjourne quelques jours dans un village de Flandre occidentale, 40 ans après sa période de gloire, m'intriguait au plus haut point. Je me demandais comment ces artistes faisaient pour sans cesse intéresser les jeunes et s'adapter aux vibrations des nouvelles générations.
Au cours de ces dernières années, Jazzbo a enregistré dans à peu près chaque pays où il a mis les pieds, souvent avec des sound systems locaux, mais également avec le groupe américain 10 Feet Ganja Plant. Allez écouter les deux morceaux sur l'album Bushrock et vous verrez que cette voix rauque que possède Jazzbo n'avait rien perdu de sa force, de sa mstique et de sa rudesse. Notre compatriote MasterBlaster de Skylarkin' Sound était le voisin de Jazzbo en Jamaïque et s'est occupé du vétéran jusqu'à ses derniers jours.
Le premier disque de Jazzbo qui a atteint les magasins de musique spécialisés d'Europe était Ital Corner, une production de Lee Perry. Sous une superbe pochette, se cachaient de mémorables versions de One Step Forward, Satta et toute une série de classiques de l'Upsetter. Et quelle voix ! Rocailleuse, weeping and wailing, la voix de ceux qui souffraient dans le ghetto de Spanish Town, là où Jazzbo a grandi et où il a fait ses débuts en tant que Dj.Il ne faut pas croire qu'avec cette voix caverneuse et authentique Jazzbo n'enregistrait que des paroles culturelles… Des titres comme Concubine Donkey prouvent même un certain manque de respect envers les femmes et a provoqué des réactions dans l'île, notamment de Big Youth, le toaster culturel par excellence. Celui-ci a sorti African Daughter où il encensait les qualités de ces fières rasta-women qui commençait à émerger en Jamaïque.
I Roy a aussi pris Jazzbo en ligne de mire. Dans Straigth to Jazzbo's Head, il chante que « Si tu étais un jukebox, je ne mettrai même pas une pièce dans la fente ». Dans « Jazzbo Haffi Run » il se moque ouvertement de son collègue à cause d'un fait divers où Jazzbo a failli être renversé par un bus alors qu'il était poursuivi par un soundman concurrent. « Jazzbo, si j'étais laid comme toi, j'enlèverai ma tête et je la lapiderai. » Jazzbo a réagi avec Straight to I Roy's Head : « I Roy tu es un gamin, tu imites le grand U Roy » et puis avec Gal Boy I Roy : « Tu agis comme une fille ». Cette joute lyrique, stimulée par Bunny Lee, se retrouve sur la compilation de Pressure Sounds Once Upon a Time at King Tubbys.
Au fur et à mesure, vers 1980, des nouveautés de Jazzbo sont arrivées en Europe. Des singles sur des compiles, auto-produites ou bien commandées par Bunny Lee, Glen Brown (dont le Mr Harry Skank qui parle du trompettiste Dirty Harry ou bien Meaning of One, inspiré par un vieux classique du blues) et d'autres bonzes de l'époque. Vers la fin des années '80, Jazzbo a également travaillé comme producteur pour son propre label Ujama. Les œuvres les plus marquantes de son catalogue sont les enregistrement de Frankie Paul et d'Horace Ferguson ou la compilation Dj Originators Tune : Sensi Addict.
C'est en 1993 seulement qu'est sorti Choice of Version, l'album qu'il avait enregistré en 1972 déjà pour Studio One. Quelques-uns de ces titres étaient déjà sortis, sur la compilation Battle of the DJ's : le majestueux Imperial I (une version de Door Peep de Burning Spear) et le très sautillant Ketchie Shuby (le nom d'un jeu assimilé au cricket). Sur l'album Choice of Version, on retrouve également une excellente version de No No No, un discours rasta sur le Creation Skank (une nouvelle fois sur un tune de Burning Spear), une version de Ting-a-Ling des Heptones, le très édifiant et pourtant très swinguant Crime Don't Pay et surtout Love Is What the World Needs, avec un riddim qui sera repris dans les années '80 puis '90 sans pourtant jamais sonner aussi bien que sur la version de Jazzbo.
Sur cet album, on retrouve Jazzbo tel qu'il est : parfaitement dans le groove, en mode freestyle sur des sujets comme l'amour, les fleurs, et bien d'autres choses, love ina dance, jump and prance, sit and meditate, and get this love thing straight. Et toujours au nom de Rastafari bien sûr, car Jazzbo était un authentique rastaman qui ne loupait aucune occasion de mentionner son amour pour Selassie. Espérons que cela lui aura servi dans l'au-delà.

Il écoute du reggae depuis 1977, écrit à ce propos professionnellement depuis le début des années '80 (De Morgen, De Standaard, P-Magazine, Highlife et de nombreux autres périodiques) et a créé ce site en 2002. Auteur de 'De Rasta Revelatie' (2008) et 'In Het Spoor Van De Keizer' (2016).
Sep 15, 2013