
Don't Throw Away Jah est la première reprise sur le nouveau label Roots Resolute Records, fondé par le dubmaster Beljam Crucial Alphonso. Il a littéralement absorbé le reggae dès le berceau.
Yano Zwinnen habite avec sa charmante amie un petit appartement sous les toits dans le quartier Sud d'Anvers. En dessous habite un ami et pour le reste, ils n'ont incroyablement pas de voisins. C'était aussi l'intention lorsqu'ils sont venus habiter ici, car le living est ici en même temps le studio de Crucial Alphonso, l'alter-ego dub de Zwinnen.
Je connais Yano littéralement du berceau. Son père est Lui Lucky, un des premiers DJ reggae du pays, un homme qui avait déjà visité la Jamaïque lorsque je ne venais que de faire mes premiers pas dans le (alors tout petit) monde Beljam. C'était son impressionnante collection de disques qui a mis Yano sur la bonne voie du dub.
"J'ai commencé à explorer cette collection quand j'avais 14 ou 15 et, d'emblée, c'est le dub qui m'a plu le plus." J'aimais bien Tappa Zukie, Eek-A-Mouse et d'autres toasters, plus tard aussi le vrai roots, mais c'était quand même surtout le dub qui m'intriguait. Très vite, j'ai commencé à faire des mixtapes, avec des cassettes donc, des dubs mêlés avec mes propres petits effets. J'avais une petite boîte à effets, tu sais, et une petite console de mixage. Scientist, King Tubbys, Sly & Robbie: à l'époque, il s'agissait encore exclusivement de dub original jamaïcain, de la collection de mon père.
"On ne l'entend peut-être pas toujours dans ma musique, mais le dub jamaïcain reste pour moi la plus importante source d'inspiration. Même si tu travailles en numérique, tu peux toujours essayer de recréer cette vibe analogue en écoutant bien ces vieux 33 tours. La manière dont on faisait de la musique et qu'on mixait alors, ça ne se fait plus aujourd'hui. Evidemment, tu peux toujours commencer à mixer froidement et numériquement, mais je préfère un sound plus chaud, si possible aussi avec des musiciens en live. Sur mon nouveau numéro, j'ai occupé la batterie, mais je pense aussi à des saxos, ou d'autres souffleurs et, évidemment, les voix.
"Ce sont les détails qui font la différence. Un riddim numérique, par exemple, est très strict: 1-2-3-4. En glissant un peu avec les beats, en les rendant moins parfaits, un tel riddim acquiert immédiatement plus de schwung. Comme outsider, on ne remarquera peut-être pas tout de suite ce glissement, mais on entendra bien que le riddim sonnera mieux, en tout cas, plus chaleureux."
Crucial Alphonso ne met jamais rien sur papier avant de commencer un dub. "Je commence en général par la batterie, puis vient la basse, ou un rythme sur piano. Quand tu as la basse et la batterie d'un numéro, tu dois en fait déjà entendre si tu vas dans le bon sens."
Et si le riddim existe déjà alors? On pourrait penser que toutes les combinaisons possibles ont, entre-temps, déjà été usées. "Evidemment, tu ne sais jamais si un riddim donné existe déjà. Mais, en tant que producteur, tu as ton propre style et ta propre idée de la musique, et tu sais en général ce qui est disponible dans la boutique du dub."
Don't Throw Away Jah, chanté par le chanteur britannique Bunnington Judah (de l'entourage d'Iration Steppers), n'est pas la première production de Crucial Alphonso. Il a déjà sorti Visionary Creation (2009) pour le label Dubkey et, en 2010, le très apprécié single vinyle de Warrior Fi Jah Jah de Sammy Gold. Le nouveau numéro se trouvait l'an dernier sur le verso de Burning Babylon de Mark Wonders, mais a eu l'honneur d'un remix d'Alphonso. Le chanteur et le producteur ne se sont jamais rencontrés et communiquent par Skype. C'est comme ça au XXIe siècle.
Le saxo qui se charge de la deuxième version, Crucial Alphonso le connaît par contre personnellement. Mitya joue le saxo en direct avec le rappeur anversois Tourist, dont Alphonso est le DJ en titre. "Un supertalent! Quand Tourist chante Ik Denk On A sur le riddim Jerusalem d'Alpha Blondy, Mitya joue chaque fois une autre mélodie, mais chaque fois pile dans le mille. Il n'avait jamais entendu Steppers, mais pour jouer ce numéro, il n'a eu besoin que de deux reprises."
Mais c'est évidemment l'ingénieur du son qui peut faire ou défaire un numéro, surtout les dubs et les instrumentaux. Pour cela, Crucial Alphonso a à sa disposition une batterie de machines particulières:
• Space Expander, un réverbe à ressort (un ampli à lampes et un ressort) des années soixante, à l'origine une pièce détachée d'une orgue Hammond, découverte par King Tubby. "Le son passe par les ressorts et acquiert ainsi un effet aqueux, particulièrement adapté, p.ex. au saxo, à la guitare et, surtout à la caisse claire. Le fameux coup de tonnerre de King Tubby sort aussi de cet appareil."
• Deux réverbes à ressort similaires de Fostex et Tapco.
• Une chambre echo-reverb bricolée, "achetée pour 30 euros".
• Un Roland SDE reverb
• Un Phaser. "Je cherche encore un Neutron Phaser, comme celui qu'avait Lee Perry. Mais 700 à 1000 euros, ce n'est pour l'instant pas dans nos moyens."
• Une console de mixage Soundcraft. "Je mixe tout en analogue. La mu-sique va directement de l'ordinateur à la console de mixage."
Crucial Alphonso avait aussi une vraie Roland Space Echo, une vieille chambre d'écho à bandes magnétiques, tout comme Lee Perry et King Tubby les utilisaient. "Mais j'ai dû la vendre pour financer le nouveau label. J'utilise maintenant les effets numériques de Roland et Korg."
Il n'utilise jamais l'échantillonnage (sampling). "Tu entends tout de suite s'ils "collent" ou non avec ton numéro. Et, bien qu'il puisse être possible de régler les Hi-Hats avec ton ordinateur, ils ne sonneront jamais comme la percussion en live."
Don't Throw Away Jah à paru sur vinyle 33 tours. Les disques sont fabriquées aux Pays-Bas. "Le vinyle sonne mieux et est plus durable" dit Alphonso. "Un CD ne vit parfois que deux mois, un disque a la vie éternelle. La musique est imprimée dans des sillons, ce qui cause une compression naturelle qu'on ne peut égaler par le numérique. Le son CD ne peut être assez bruyant, la vague sonore éclate des haut-parleurs. Dans l'actuelle "guerre du son", tout doit être le plus fort possible. La seule raison de comprimer la musique est de pouvoir augmenter le volume. La compression naturelle donne un son beaucoup plus naturel."
L'artwork de Roots Resolute témoigne du respect pour rastafari, ce qui n'est pas une connection gratuite pour Crucial Alphonso. "Moi-même, je ne suis pas rasta. Difficile quand tu es né ici. Mais, sans rasta, tu n'as pas de reggae, du moins le reggae que j'aime, la musique de Jah, la musique méditative, donc, comme il est mentionné sur le label. Dans les grandes lignes, je suis d'accord avec les idées du rastafari, et je ne veux pas le cacher non plus. Tant que je fais de la musique, rastafari y jouera un rôle primordial.
Traditionnellement, le dub est associé avec l'herbe, bien que King Tubby et les autres ingénieurs du son n'en ont consommé que rarement, surtout pas quand ils se trouvaient à la console de mixage. Alphonso: "J'ai découvert la musique quand j'en consommais encore, mais, pour faire du dub, je n'ai pas besoin d'herbe. Je suis même plus concentré depuis que j'ai arrêté."
Sur Roots Resolute, Crucial Alphonso veut tout d'abord publier certaines de ses propres productions et, plus tard, aussi l'œuvre d'autres artistes. Le nouveau 33 tours est en tout cas distribué à travers le monde (à 500 exemplaires), tout comme le premier single avec Sammy Gold. Grâce au distributeur britannique Davy Dubwise.
Sporadiquement, on peut voir Alphonso à l'œuvre en live, mais il diffuse sa musique principalement par l'internet et sur vinyle. Don't Throw Away Jah est en tout cas un numéro envoûtant, avec une voix toute particulière, une instrumentation phénoménale (qui me rappelle le grand Cedric Brooks sur certains de ses 33 tours des années 80), suivies d'un dub super cool. La face B, Mawuli Steppers est un numéro instrumental avec un joyeux petit thème sur clavier, des échos de rêve et une ligne de basse staccato allant vers le fond. Cette reprise n'a à aucun niveau rien à envier à n'importe quelle production du Royaume-Uni.

Il écoute du reggae depuis 1977, écrit à ce propos professionnellement depuis le début des années '80 (De Morgen, De Standaard, P-Magazine, Highlife et de nombreux autres périodiques) et a créé ce site en 2002. Auteur de 'De Rasta Revelatie' (2008) et 'In Het Spoor Van De Keizer' (2016).
Sep 30, 2012