
Les rastas avaient une occasion à fêter ce mardi : le 80e anniversaire du couronnement de Haile Selassie. Moi, je suis allé fêter cela dans la « Salle de Bal » du Vooruit à Gand, avec Clinton Fearon (en mode solo et acoustique), les Mighty Diamonds et surtout Linval Thompson, l'archétype du chanteur reggae et également un des mes artistes préférés.
Mon tout premier disque de reggae était Negrea Love Dub, un album dub des inévitables Revolutionaries (Sly & Robbie & co), produit par un inconnu à l'époque : Linval Thompson. A l'époque, je ne savais même pas que c'était sa voix que l'on entendait dans ces superbes dubs, mais j'ai directement aimé. Plus tard, j'ai à nouveau entendu cette voix sur un autre disque, Girls Fiesta, de l'artiste Ranking Dread. Il y avait là dessus les originaux de certains des riddims qu'on retrouvait sur l'album Slum In Dub de Gregory Isaacs. Avec des voix de Linval Thompson : j'aimais déjà l'artiste malgré que je n'aie alors entendu que des bouts de voix.
Cela a duré jusqu'à ce que ma sœur m'apporte un fantastique disque d'Angleterre. Chaque fois qu'un de nous partait en voyage, il apportait un cadeau pour l'autre et cette fois-là, elle avait pris la peine d'aller voir dans les bacs de reggae d'un magasin de disques. Cela s'appelait Love is the Question. Je ne sais pas si vous avez déjà vu la pochette de ce disque… un dessin simplet de couples noirs qui s'enlacent… C'était la première fois que j'entendais donc Linval Thompson comme chanteur en tant que tel. Avec une voix aiguë et souple, qui prend de l'ampleur sur des riddims super-calés, de la fin de l'époque Rockers et au début du rub-a-dub. Pour moi, il n'y a que peu d'artistes avec une voix d'aussi bonne qualité : Dennis Brown peut-être, Joe Higgs parfois, Gregory Isaacs. Et ils sont tous morts.
Jusqu'en 2006, Linval Thompson est resté pour moi un chanteur de studio. Je me disais qu'il ne pourrait jamais rendre en live cet effet ondoyant et les trémolos de sa voix. Il n'était jamais venu jouer chez nous jusqu'alors et ne pouvait donc me contredire. Puis il y a eu Reggae Geel et il a complètement justifié les raisons pour lesquelles j'étais resté fidèle à sa musique depuis toutes ces années.
Pendant des années j'ai fait des recherches pour pouvoir retrouver tous les originaux des dubs que l'on trouvait sur Negrea Love Dub. J'en dégotais ici un sur une compile, puis là un autre sur un repressage…. Mais finalement, j'en suis arrivé à avoir certainement une des plus grosses collections de Linval Thompson au monde…ou quelque chose comme ça. Je peux probablement chanter tous les tunes de Linval Thompson ou au pire le fredonner.
Pour rappel, le concert qu'il avait donné à Reggae Geel 2006 était un des meilleurs que le festival ait jamais expérimenté. Accompagné du Ruff Cut Crew, il avait donné un concert parfait. La musique, le chant et le dub étaient en parfaite harmonie, juste comme sur les enregistrements des années '70 et '80.
A Gand, ce mardi, il était backé par un groupe français, le Handcart Band, dont certains des musiciens ont déjà joué avec Jah Mason et d'autres artistes jamaïcains en tournée chez nous. Maintenant, il est de moins en moins nécessaire de faire venir des musiciens avec les artistes. Ce qui rend bien sûr les tournées européennes moins chères et ouvre plus de possibilités. (Il se murmure que par chez nous, le Asham Band, qui fait le backing des Heptones, pourrait aussi tourner avec Marcia Griffiths et Ken Boothe. Un tuyau pour les promoteurs belges… Pourquoi faire tourner les artistes à partir de la France s'il y a moyen de le faire à partir de chez nous ?)
Bref, les Français n'étaient pas aussi calés que le Ruff Cut Band. A Geel en 2006, le son rendu était le vrai son de Channel One. On aurait pu imaginer que King Tubby était derrière la table de mixage (alors qu'il était déjà mort depuis 20ans). Cette fois-ci donc, cela n'avait pas le même rendu. Un meilleur mix (dub) aurait pu donner plus d'envergure à ce concert. Mais cela ne m'a en rien empêché d'apprécier Linval Thompson sans mesure. Il a maintenant atteint la cinquantaine, mais cela ne se voit en rien et cela ne s'entend sûrement pas non plus. Il a bien gardé le groupe sous contrôle, avec des breaks et des silences à des moments les plus inattendus. Parfois, comme dans ses meilleurs dubs, sa voix seule faisait tout le travail et puis le band enchaînait puissamment, riddimwize. Rien à redire sur les musiciens, y compris les deux cuivres. Ils rendaient les honneurs dus aux chansons de Linval Thompson.
Des titres? Jah Jah the conqueror, Dreader than dread, Six Babylon, Mr Bossman, Long long dreadlocks, Cool down your temper, Don't cut off your dreadlocks (Le premier gros hit de Linval en Jamaique), I got to have you, ainsi qu'une poignée de titres du nouvel album sorti chez Makasound. Il a conclu son show avec l'inévitable I love marihuana, malgré un petit stress de mix et de micro à ce moment-là, le tune était quand même bien irie… Heureusement que tout le monde connaissait le texte.
Cet artiste ne sort pas de textes complexes ou mystiques mais il exprime les rêves et les espoirs du rastaman et parfois également ceux du loverman. Sur scène, il se tient droit et ferme, avec une énergie rayonnante et toute la conviction propre aux années d'or du reggae. Même son cri du cœur « Roots Rock… Reggae » ne sonne pas du tout faux ou édulcoré. Surtout avec le « Ca va? » qu'il y ajoute ! J'ai déjà vu quelques bons concerts cette année, mais c'est Linval Thompson qui remporte le trophée. Et c'est un fan de la première heure qui le dit.
Et le reste de la soirée alors ? Clinton Fearon a réussi à charmer le public avec son set acoustique. Un homme et sa guitare. Avec en point d'orgue deux très vieux sons des Gladiators, pour lesquels il a été le lead vocal pendant un moment : Chatty Chatty Mouth et le puissant Rich Man Poor Man. A Reggae Geel 2010, il était venu en tant que membre du groupe Inna The Yard, en acoustique également. J'aimerai bien la prochaine fois le voir avec un groupe.
J'ai déjà vu les Mighty Diamonds trop souvent pour pouvoir encore être vraiment ému par leur concert. Et puis, leurs voix et leurs arrangements ne sonnent jamais aussi bien en live que sur disque. Enfin, il semble que le trio survole de plus en plus vite ses chansons pendant les concerts. On a donc droit à une bonne série de hits mais sans vraiment avoir le temps d'en profiter. En tout cas, cela reste du Roots and Culture. Les vibes sont toujours positives, à mon plus grand plaisir. Mais la playlist est tellement prévisible, qu'il faut vraiment un groupe de tout premier choix pour nous faire vibrer, comme un Sly & Robbie, 809 ou l'ancien Studio One Band. Jusqu'à maintenant, les groupes européens n'ont pas encore ce standard.
Comme j'avais déjà eu une dure journée, je suis parti vers onze heures. J'ai entendu que Linval Thompson est remonté sur scène à la fin des Mighty Diamonds pour deux tunes supplémentaires. J'ai loupé ça… On ne peut pas tout avoir dans la vie

Il écoute du reggae depuis 1977, écrit à ce propos professionnellement depuis le début des années '80 (De Morgen, De Standaard, P-Magazine, Highlife et de nombreux autres périodiques) et a créé ce site en 2002. Auteur de 'De Rasta Revelatie' (2008) et 'In Het Spoor Van De Keizer' (2016).
Nov 02, 2010