"Feu vert pour le ganja" titrait la une du Jamaican Observer le 24 février 2014.Cette semaine, le Gouvernement jamaïcain a annoncé que l'usage et la possession de petites quantités de cannabis, notamment pour usage religieux, seraient effectivement supprimés de la loi pénale dès septembre de cette année, et que le pays allait s'engager à, fond dans la production de marihuana pour usage médical."On ne pourrait rester en retrait dans ce domaine par rapport au reste du monde, dit le ministre compétent (de la politique scientifique!) Philip Paulwell.À part Anvers, voudra-t-il dire.
Entre-temps, une Cannabis Commercial and Medicinal Taskforce (CCMRT) a été créée, ainsi qu'une Ganja Growers Association, avec l'approbation de l'opposition.L'objectif est "une industrie du cannabis bien régulée dans tous ses aspects: la culture, la production agricole, l'usage médical et les produits dérivés". C'est sans conteste un tournant stratégique historique dans un pays où les rastas (et pas qu'eux) ont été poursuivis depuis des décennies pour l'usage de marihuana et où le Gouvernement à de nombreuses occasions a fait appel à des entreprises américaines pour détruire des champs de cannabis.Ce n'est certainement pas un hasard que le mouvement rasta dans son ensemble jouit actuellement de plus de respect et de reconnaissance des autorités qu'auparavant, comme si la force spirituelle et visionnaire des rastas avait finalement pénétré au sein de la politique.Ou politricks, comme l'appelait Peter Tosh, l'homme qui, au milieu des années '70 déjà, s'était engagé sans ambages pour la légalisation.
À Westmoreland, où Tosh est né et d'où vient, selon la tradition, la meilleur herbe, a été fondé, quelques jours après la décision du Gouvernement, la Westmoreland Hemp and Ganja Farmers' Association (WHGFA), une communauté d'intérêts des rastas et des petits cultivateurs, qui cultivent le ganja de mémoire d'homme.( L'objectif de la WHGFA est d'assurer que les droits de ceux qui ont payé le prix – qui ont fait de la prison, ont senti le bâton, ont planté l'herbe et se le sont vue couper par la police et qui ont persisté pour ce produit – soient protégés).
Herbe de vie
Pas besoin de vous le raconter: le cannabis est l'herbe de vie du reggae et des rastas.Ou "Ganja", comme on dit à la Jamaïque, dérivé de l'hindou ganga.Ce sont les immigrants des Indes-Orientales qui ont introduit l'herbe à la Jamaïque au début du XXe siècle.Après le travail sur les plantations, ils cherchaient le divertissement et le soulagement dans la musique, les histoires saintes, le bhang (une boisson au cannabis), une chilam (chillum en anglais).Ils adoraient la déesse Kali, qui donnera, plus tard, son nom à la fameuse collieweed jamaïcaine.Ils criaient "Jai! Kali Mai!", préfigurant le "Jah! Rastafari!" dont les rastas désignent actuellement leur dieu.Ce n'est pas le seul héritage de la présence hindoue dans la livity des rastafari. Ital cooking, la nourriture saine et végétarienne.La méditation et le karma.Un esclave peut devenir roi, Dieu peut être homme, Blancs et Noirs peuvent se réconcilier. Dans la roue du temps, le moteur, c'est le changement.
Leonard Howell aussi, le "premier rasta", s'est abreuvé, adolescent, à la spiritualité trempée dans le ganja des Hindous et s'est même vu conférer, en tant que gourou, le nom hindou de Gangunguru Maragh.À New York, il vendait des "tisanes guérissantes" et quand, à son retour à la Jamaïque, il commençait à prêcher le statut divin de l'empereur éthiopien Haile Selassie, le dogme fondateur du rastafari, l'herbe s'avérait être son saint sacrement.Mais c'est aussi la plante qui allait signer sa perte et discréditer à jamais, politiquement et socialement, le reggae et le rastafari. Au milieu du siécle dernier, les plantations de cannabis de Howell et le comportement ostensible, rituel des rastas constituaient l'excuse idéale pour écraser le mouvement rebelle.Après une confrontation violente entre la police et les adeptes du leader vénéré des rastas, Claudius Henry, la Dangerous Drugs Law a même encore été renforcée en 1960 parce que "50 à 75 % de tous les actes criminels sont le résultat direct de l'usage de ganja", selon un communiqué officiel.
Désormais, les juges pouvaient imposer cinq ans de prison et des amendes illimitées. En 1972, ces mesures ont été révoquées.Des centaines prisonniers ont pu quitter les prisons et la Jamaïque a renforcé sa position proéminente de nation exportatrice de cannabis.Depuis des années, le cannabis a été le principal produit d'exportation de la petite île.Dommage que le trafic illégale de drogues n'était pas encore calculé dans le PIB, comme cela se fait actuellement, de façon éhontée, dans de plus en plus de pays riches.La petite île n'aurait jamais été étranglée par les sévères plans de paiement de l'omnipotent FMI.
Heure biblique
Ce qui ne signifie pas que la possession et l'usage de cannabis ne serait plus, à ce jour, moins illégal que, disons, à Anvers.C'est ce qu'on remarque aussi quand on se promène dans l'île.On voit rarement quelqu'un fumer un spliff (pétard) en public, dans la rue ou le long du chemin.C'est possible sur les rares plages publiques, en chemin dans la jungle et, évidemment, dans les yards (cours) et les jardins, derrière des haies et palissades closes.Officiellement, le Bob Marley Mausoleum à Nine Miles est le seul endroit où il est toléré de fumer de la marihuana.
La résistance sociale n'a fait que renforcer la position des rastas au cours des années.Le cannabis est un don de Jah, disent-ils.N'est-ce pas écrit dans la Bible? "Dieu dit: Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence:ce sera votre nourriture." (Gen. 1, 29). Peut-être que Dieu Lui-même consommait du ganja pour méditer.Psaumes 18.8: "Une fumée monta à ses narines, et de sa bouche un feu dévorait (des braises s'y enflammaient)".
Une merveille, cette bible.Connaissait déjà même l'effet guérissant du ganja, les rastas le savent.Apocalypse 22.2: "Au milieu de a place, de part et d'autre du fleuve, il y a des arbres de Vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois, et leurs feuilles peuvent guérir les païens." Douze récoltes? Je pensais qu'il fallait des lampes pour cela.
Assez de leçons de la bible.Le ganja et le reggae, c'est de la magie.Ou dois-je dire "herbe", comme il est plutôt d'usage parmi mes connaissances jamaïcaines? Ganja, pour eux, c'est un mot de Babylon, le système opprimant.Déjà le son!De l'herbe, donc.Bob Marley parlait d'une "mellow mood", une humeur douce.Le cannabis l'a initié dans le rastafari, mais lui a aussi ouvert l'horizon musical, tout comme il continue, aujourd'hui encore, à effacer et élargir les limites du genre entier.Aucune tendance dans la musique pop (c'est cela, le reggae, la musique pop jamaïcaine) n'a connu autant de métamorphoses, autant de visages différents, autant d'explosions de créativité.Le pouls, la basse et la percussion, est resté le même durant toutes ces années, mais toujours, les musiciens, les ingénieurs du son, les producteurs ont continué de chercher de nouvelles formes et de nouvelles idées.Les développement révolutionnaires en dub et toasting (le mot jamaïcain oublié pour le rap) déterminent, depuis les années '90, la norme dans la musique de danse "alternative", du jungle et du triphop au dubstep et au Major Lazer.Pour tous ces artistes, le cannabis n'est pas seulement un dopant, c'est aussi ce qui élève leur musique dans un nouvel univers.
Mais cela, il y a longtemps que tu ne dois plus le raconter aux Jamaïcains évidemment.Jusque tard dans les années '60, ils ont caché leur amour de l'herbe sacrée dans leur musique, même si des témoins se rappellent que les prises de son des légendaires Skatali tes baignaient toujours dans des arômes exotiques et que le groupe ne pouvait aller à l'expo universelle à New York en 1964 parce que Don Drummond et ses copains "fumaient trop de ganja".C'est ce qu'ils avaient appris des rastas qui, à cette époque, descendaient régulièrement à Kingston pour des jam sessions avec eux.C'est ainsi qu'ensemble, ils ont créé le ska, et, plus tard, le reggae.
Après la visite fameuse de l'empereur Haile Selassie à la Jamaïque en 1966, les rastas se sentaient assez forts pour définitivement sortir du placard, avec leurs dreadlocks et leurs bongs.
Il n'a pas pris longtemps avant que l'herbe soit musicalement louée et honorée.On ne peut jamais être sûr dans la riche ruche du reggae, mais le sautillant "Herbsman" de King Stitt (1968) doit avoir été à peu près le premier ganja tune, le premier de plusieurs centaines, bien que le texte n'allait pas bien plus loin que le titre.Bien plus explicite était la version originelle du "Kaya" de Marley, enregistrée avec le magicien Lee Perry, un des plus beaux "weed songs", suave et clair, comme doit goûter la sensemilla.Autour du song, Bob Marley a élaboré plus tard un fantastique 33-tours ('Kaya'), mais n'allait plus guère toucher le sujet dans ses textes plus tard.
Lee Perry, par contre, a toujours proclamé son amour du ganja, dans les formes les plus diverses, poèmes, oracles.Il aime bien être explicite à ce sujet.Les 33-tours 'Superape' et 'Return of the Superape' montrent sur la pochette un grotesque King Kong complètement dans les vapeurs avec un pétard géant dans la patte et le meilleur disque de Perry (c'est ce qu'il trouve, lui aussi) s'intitule 'Roastfish, Collieweed & Cornbread', soit tout ce qu'il faut au rastaman pour survivre.Scratch cite d'ailleurs la Hollande et la Suisse (son domicile fixe depuis des années) comme étant les deux seuls pays qui ne seront pas détruits par Armageddon "parce qu'ils ont libéré l'herbe".Deux des plus beaux ganja-songs, Perry les a écrits pour d'autres, 'Bad Weed' (ça peut arriver) de Junior Murvin et 'Bushweed Corntrash', un poison subreptice, mais bénin de Bunny & Ricky, un numéro qui, dehors, dans le noir, goûte comme un spliff dans la chaleur du soleil d'été.Mais celui qui est vraiment parti au loin met 'Colombia Colly', un disque du rasta-toaster Jah Lion, peut-être un alter ego de Lee Perry lui-même.Il existe encore des oracles.
Tous les grands DJ (rappeurs) et chanteurs jamaïcains, des années soixante jusqu'à aujourd'hui, ont contribué à la glorification générale du ganja dans la reggae, souvent accompagnée de bruits appropriés de sucements, de toux et de soufflements.Les producteurs Niney Holness et Rupie Edwards ont créé autour leurs plus grands tubes (respectivement 'Blood & Fire' et 'Feeling High', deux ganja-tunes explicites, avec samples d'ambiance) un 33-tours complet, une série de variations sur leur exécutions originelles.
Vous connaissez 'Pass the Kouchie (pipe)' des Mighty Diamonds, le numéro qui devait être rebaptisé pour le groupe d'enfants Musical Youth 'Pass the Dutchie (poêle à crêpes)' et devint alors un tube mondial.Vous connaissez peut-être aussi l'excitant neo-reggae de Black Uhuru dans 'Sensemilla', un song vraiment qui vous donne envie d'un spliff genre cornet à frites, ou le 'Smoking My Ganja', primitif, mais irrésistible, des Anglais de Capital Letters, ou la simplicité enfantine de 'One Draw' (Rita Marley), une chanson qui vous pousse à chanter avec, mais qui n'a connu du succès que dans nos plats pays.
Pour comprendre l'essence du couple royal ganja-reggae, il faut encore fouiller plus profondément. À la recherche des singles introuvables de Patrick Andy ('Sincimani a', dit le label en majuscules), Junior Reid ('Sensie A Medicine') ou Sugar Minott ('Herbman Hustling').Ce sont des songs qui pénètrent musicalement le cœur et le cerveau et qui disent en quelques phrases ce que le rasta pense du ganja. 'Collieweed is the healing of the nation', 'Tired fe lick it in a bush' ou encore 'One Spliff a day keeps the evil away'.Cette dernière phrase a été prononcée par le toaster Billy Boyo, dix ans à l'époque (1980).Ce qu'on apprend jeune, on le sait à jamais.Et il a raison!
Avant que vous partez à la Jamaïque pour y allumer en public un solide pétard: fumer l'herbe est et reste interdit dans l'espace public et le ministre demande aussi de respecter l'actuelle loi jusqu'à ce que la nouvelle est votée et être exécutoire.Un peu de prudence donc, provisoirement.