Bonjour Tiken, avant de parler de votre nouvel album, retournons un peu vers la pandémie COVID-19. Personnellement et en tant qu'artiste, comment avez-vous vécu cette période quand-même assez restrictive?Tiken Jah Fakoly: "Ça a quand-même été une période assez bouleversante, une période avec beaucoup d'insécurité aussi. Moi j'étais à Bamako ou j'ai passé la plupart du temps sur ma ferme où je m'occupais des animaux. De l'autre côté c'était aussi une période qui m'a permis de m'inspirer pour les nouvelles chansons que vous pouvez écouter sur mon nouvel album 'Braquage De Pouvoir'. Aujourd'hui je considère la pandémie comme une période difficile dans l'histoire humaine, mais je retiens surtout qu'ensemble on a réussi à surmonter ces difficultés. Il y a eu un moment où on pensait que cette maladie allait nous exterminer, mais encore une fois de plus on a trouvé une solution et la race humaine a gagné la bataille."
Beaucoup de gens décrivaient la pandémie comme une période de renouvellement. Pour vous il y avait la terminaison de votre contrat chez Barclay/Universal et le commencement d'une nouvelle étape chez Chapter Two Records. En tant qu'artiste quelles furent les conséquences de ce changement de label?Tiken Jah Fakoly: "Tout d'abord je tiens à dire que j'ai eu une très bonne expérience chez Barclay/Universal et je tiens a remercier tous mes collaborateurs là-bas. Maintenant avec Chapter Two, pour commencer c'est un petit label (le successeur de Makasound, red.) et je sens qu'ils ont le temps et l'énergie pour se concentrer vraiment sur ma carrière. C'est presque incomparable avec un label comme Barclay/Universal ou tu es qu'un artiste dans un vaste catalogue. Je suis très content de cette nouvelle étape dans ma carrière."
Je dois quand-même vous poser la question suivante… Vous avez aussi votre propre label Fakoly Productions sur lequel vous avez sortie des albums d'artistes comme Jah Verity et Beta Simon dans le passé. Sur 'Braquage De Pouvoir' vous avez collaboré avec les membres de Dub Inc qui est une équipe qui travaille d'une façon tout-à-fait indépendante et produit ces propres albums du début à la fin. Vous n'avez jamais pensé à suivre le même chemin?Tiken Jah Fakoly: "Je dis souvent: "Chacun son métier!". Je suis un artiste reggae avec une mission; pour moi le message de ma musique est très importante et je tiens à pouvoir me concentrer là-dessus. Honnêtement je ne pense pas avoir la capacité de faire du business et essayer d'accomplir ma mission en même temps. Faire de l'argent est nécessaire, mais ma priorité reste quand-même pouvoir mener le combat à travers le reggae. Cela dit, mon label, Fakoly Production, est encore là. Tout dernièrement j'ai produit un artiste Burkinabé qui s'appelle Jahkasa. C'est surtout pour donner un peu de promotion à d'autres artistes Africains que je préfère utiliser ce label. Mais personnellement je préfère être entouré de professionnels qui savent comment faire avancer les choses."
Quand j'ai écouté 'Braquage De Pouvoir' pour la première fois, je me suis toute de suite dis: "Ah finalement a nouveau un album Tiken Jah Fakoly à l'ancienne!". Tiken Jah Fakoly: "Oui, je suis d'accord! Ça faisait longtemps que les fans réclamaient un retour au style Tiken Jah Fakoly du début de ma carrière. Avec
'L'Africain' en 2007 on avait décidé d'essayer d'ouvrir ma musique pour attirer un public plus large. Et c'est un effort qui a effectivement marché, parce qu'aujourd'hui mes concerts attirent des gens qui n'aiment pas forcément le reggae. Et tant que stratégie pour pouvoir diffuser le message à un public beaucoup plus large, c'était un succès, mais j'ai quand-même tenu à ce retour aux sources pour ce nouvel album et je suis très content du résultat."
Dans la chanson-titre de l'album, vous parlez des chefs d'état africains qui passent le pouvoir de père en fils, comme s'il s'agissait d'une famille royale ou de l'aristocratie. Vous avez même créé le mot "famillecratie" pour décrire le phénomène. Après tous ce temps d'independence en Afrique pourquoi est-ce si difficile de se débarrasser de système-la?Tiken Jah Fakoly: "Je pense que c'est difficile en Afrique comme ça a été difficile en Europe aussi. Si nous prenons l'histoire de la Belgique comme exemple, le chemin vers la démocratie a été très longue. Il ne faut pas oublier que pour la plupart des pays africains cela ne fait qu'un peu plus de soixante ans qu'ils ont finalement su se débarrasser de l'esclavage et de la colonisation, donc le système démocratique est encore comme une nouveauté. On est encore dans un période d'apprentissage et c'est normal qu'il y ait des déraillements comme je décris dans 'Braquage De Pouvoir'. Maintenant c'est au peuple de rappeler ces chefs d'état à l'ordre. On a dû mener un combat long et difficile pour arriver à la démocratie et maintenant on se voit encore une fois confronté à des dirigeants qui veulent foutre tout en l'air en retournant au népotisme. Il faut absolument éviter que ce système persiste et c'est pour cela que j'ai écrit cette chanson."
Pour l'album vous avez encore travaillé avec Tyrone Downie, qui est décédé en automne de l'année passée. Comment vous souvenez vous de lui? Tiken Jah Fakoly: "C'était mon grand frère… . Tyrone était quelqu'un très ouvert. On a travaillé ensemble pour la première fois sur mon album 'Françafrique' (Barclay/Universal, 2002, red.) et encore un fois pour 'Coup De Geulle' (Barclay/Universal, 2004, red.). Après on n'a plus travaillé ensemble pendant un bon moment, mais chaque fois qu'on se retrouvait au-delà de la musique, c'était comme revoir de la famille. D'ailleurs, comme je viens de mentionner, je l'appelais "grand frère" et au cours des années je suis aussi devenu très proche avec son ex-femme et ses enfants, que j'ai vu grandir. En tant que musicien j'ai perdu un grand collaborateur, qui n'étais pas gourmand en termes financiers et qui étais toujours prêt à contribuer. C'est une grande perte pour le monde du reggae."
L'album conclu avec le morceau 'Colonisé', dans lequel vous dénoncez la colonisation de l'Afrique qui dure jusqu'aujourd'hui. Au Mali on vient de finalement se débarrasser des Français, juste pour être remplacés par les Russes. Ce n'est pas un peu tomber de Charybde en Scylla?Tiken Jah Fakoly: "Franchement, ce que moi je souhaiterais c'est que le Mali soit sauvé par les Maliens, parce que si ce soient les Français, les Russes, les Chinois ou les Américains, ils veulent tous la même chose. Ils ne sont que intéressés dans les richesses que notre pays peut leur offrir et ne viennent donc pas pour nos beaux yeux! En ce qui concerne les Russes… Pour un continent qui cherche encore son chemin vers une vraie démocratie libre, ce n'est pas Poutine qui nous va mener dans la bonne direction. Je répète encore une fois: le Mali ne peut être sauvé que par le Maliens!"