Reggae.be
'Jamaican Street Art': l'art dans les rues jamaïcaines!
ActuOct 05, 2019

'Jamaican Street Art': l'art dans les rues jamaïcaines!

By Irie Nation

Tous les amateurs de reggae les connaissent. On les a vues dans des magazines, des sites web, des pochettes de CD ou parmi les photos de vacances de l'un ou l'autre pote qui revient de Yard: les peintures murales jamaïcaines sont indissociables de l'image de cette île.

Ecrivain, éditeur et photographe autodidacte, Thibault Ehrengardt est passionné de cette forme d'expression brute et spontanée. Il vient de lui consacrer un très bel ouvrage richement illustré, tout simplement intitulé 'Jamaican Street Art' et paru auprès de sa propre maison d'édition, Dread Editions.

L'auteur ne s'intéresse pas seulement aux œuvres en tant que telles, mais également à leurs auteurs ainsi qu'à leur environnement: "Le Street Art jamaïcain s'envisage mal hors de son environnement; fondu dedans, il y puise sa force et son authenticité, qui pâlissent sitôt qu'on le déracine - un peu comme le reggae. Il y a, dans un simple Lion de Juda tracé de manière malhabile sur un coin de mur délabré, au fond d'un ghetto rongé par la pauvreté et la violence, quelque relent d'enfance, plein d'espoir et de férocité."

L'auteur décrit les différents types d'art de rue, la plus grande partie étant 'dépouillée d'ambitions artistiques, il vise à faire passer une information claire de manière simple et précise: de la publicité tout simplement, pour un barbier, un bar ou encore un épicier. Dans cette catégorie, des marques comme Red Stripe ou le grossiste en liqueurs Wray & Nephew sont parmi les plus gros mécènes de l'île.

D'autres ont plus d'ambitions. On se rappelle de la grande fresque de l'artiste Balla sur le quartier général de la David House de Capleton, vue mainte fois dans les reportages sur cet artiste. Ricky Culture, lui, a réalisé il y a quelques années la passion du Christ noir - le chemin de croix en quatorze stations - sur les murs de Roots FM. Dans d'autres cas, on représente les portraits d'artistes célèbres, de proches disparus, ou encore de gangsters fameux tombés sous les balles, de la police ou d'un autre gangster… Cette dernière pratique a été interdite par le gouvernement qui a même fait recouvrir certains portraits. Comme l'explique l'artiste Captain Irie: "Le gouvernement a dit qu'il ne fallait plus dessiner les badman morts parce que les gamins s'imaginent qu'ils finiront eux aussi sur un mur. C'est un mauvais exemple, donc on se concentre sur des trucs positifs du genre: l'union fait la force…". Même si occasionnellement, en toute discrétion, l'un ou l'autre portrait de Don apparait encore sur les murs des ghettos.

Quelle que soit la motivation de l'artiste, la liberté de création est très grande, ainsi que le choix du support. Balla affirme: "Dans le ghetto, tu es plus libre. Tu fais ce que tu veux. Personne ne va venir te dire: "Hey, t'as pas le droit de peindre sur ce mur!", tu vois un mur, ça t'inspire, tu peins dessus.". Cependant, avec le développement, les murs disponibles se raréfient, la ville devient plus propre et plus respectable: "Le street art en Jamaïque appartient peut-être déjà à une autre époque, où les Hommes vivaient un peu moins bien, sans doute: mais un peu plus libres."

Omar Wright, artiste à Greenwich Town se plaint également des perspectives d'avenir assez sombres pour le street art en Jamaïque: "L'artwork meurt à petit feu. Lorsque je propose aux gamins de leur enseigner la peinture pour leur procurer ne serait-ce qu'un travail, ça ne les intéresse pas. Je cherche des talents mais cela ne parle pas aux mômes."

Pourtant il y a des initiatives intéressantes qui prouvent que le street art peut se réinventer et jouer un rôle dans sa communauté. En 2014, le peintre Matthew McCarthy a lancé le groupe Paint Jamaica. Avec une douzaine de peintres, ils investissent un hangar désaffecté et sans toit au 41 Fleet Street, mis à disposition gratuitement par son propriétaire. Faisant plusieurs centaines de mètres carrés et jalonné de piliers en béton, il offre une bouffée d'oxygène et une explosion de couleurs au quartier. L'artiste Life Child explique: "Nous sommes dans la communauté de Parade Gardens (…) nous utilisons le street art ainsi que d'autres formes d'art, pour aider les jeunes à devenir meilleurs (…) L'idée était d'apporter la paix dans ce quartier ravagé par les guerres. Fleet Street était une frontière où s'affrontaient les gangs, certains affiliés au PNP d'autres au JLP.". Aujourd'hui, cette zone artistique sert de passerelle entre les rues hier ennemies.

Le projet Paint Jamaica n'a pas perduré mais il a permis une évolution de l'art de rue: "D'un point de vue artistique, Paint Jamaica a réussi à imposer une certaine modernité au street art local. Au-delà des portraits de Dons assassinés, la nouvelle génération envisage la rue comme un horizon vierge. Les courbes oniriques, les lettrines décalées et les messages poétiques sont entrés dans le quotidien."

A chaque page de cet excellent ouvrage, on ressent l'amour que porte l'auteur/photographe aussi bien à l'art de rue qu'au pays et à ses habitants. Dépassant le domaine uniquement artistique, il dévoile également le contexte social et historique de ce mode d'expression et surtout, il met en lumière, parfois pour la toute première fois, certains de ces peintres-artisans dont les œuvres parfois emblématiques nous sont connues, mais qui eux sont toujours restés dans l'ombre, voire dans la misère.

Photos: © Thibault Ehrengardt
'Jamaican Street Art': l'art dans les rues jamaïcaines!

About the Author

Irie Nation

Genres

RootsRocksteadyDancehallSkaReggaeNew Roots

Published

Oct 05, 2019