Si vous n'avez pas l'intention d'aller à Reggae Geel cette année, vous devriez peut-être essayer le pittoresque Esperanzah! chez nos voisins wallons. Danakil, entre autres, y jouera à nouveau et vu que son frontman Balik va sortir son premier album solo cet automne, nous avons pensé que ce serait le moment idéal pour publier la conversation que nous avons eue avec ce gars il y a quelque temps.
Balik, si je vous dis qu'à l'époque Danakil a commencé comme un groupe de potes d'université qui ont commencé à jouer ensemble, vous êtes d'accord?
Balik (vocaux): "C'est bien ça, mais à vrai dire on avait déjà commencé quand on était encore au lycée. On s'est rencontré et on a commencé à faire de la musique simple pour le plaisir et la passion. Je me souviens encore notre toute première répétition - on s'était donné rendez-vous un samedi - quand on a commencé avec un morceau de Marley pour voir ce que ça donnait, suivi, si je me rappelle bien de 'Jericho' d'Israel Vibration. Il n'y a jamais eu beaucoup de discussion dans le groupe parce qu'avant de commencer à jouer ensemble on était déjà un bande de potes qui se donnaient rendez-vous pour écouter de la musique et c'est avec ce reggae jamaïquain qu'on écoutait déjà qu'on a aussi commencé nos premières sessions de répétition."
Comment êtes-vous tombé sur ce nom de Danakil qui est aussi le nom d'un désert en Ethiopie?
Balik: "En tout honnêteté… On a ouvert l'encyclopédie et on est tombé dessus! (rires) On a commencé à répéter en 2000 et assez rapidement après on nous a proposé de faire un petit concert en soutien des Restos du Cœur et du coup il a fallu assez rapidement trouver un nom pour le projet, donc on a discuté et réfléchi un peu et puis on s'est tournée vers l'encyclopédie pour regarder s'il n'y avait pas un lieu qui avait un lien avec cette musique et cette culture. On a regardé la carte de l'Ethiopie puisque ce pays à un grand symbolisme dans le reggae et le mouvement Rastafari, puis on a regardé celle de la Jamaïque, même Djibouti est passé, quand tout à coup on est tombé sur ce désert en Ethiopie qui s'appelle Danakil. On aimait la sonorité du mot plein de voyelles et le fait que c'est aussi le lieu dit le plus chaud sur terre, lui donnait aussi un certain cool. On l'a mis sur le prospectus pour ce premier concert en se disant: "Si on doit encore le changer plus tard on le fera…", mais comme vous pouvez le constater on ne l'a jamais fait!"
Dès le début Danakil a été un groupe DIY (expression anglais signifiant: "Do it yourself" ou en français "Faites-le vous-même", red.). C'est la route que Danakil a voulu suivre des du départ?
Balik: "Oui, cela s'est développé assez naturellement… Au début quand t'as dix-huit ans et t'as un petit groupe, de toute façon les grand labels ne vont pas être intéressés, donc on s'est débrouillé. Et à force de se débrouille pendant dix ans on a quand-même acquis un certain savoir-faire, on s'est rendu compte qu'on pouvait aussi bien continuer de le faire nous-mêmes. Nous avons alors décidé de lancer notre propre label qui s'appelle Baco Records, et avec le temps et après quinze années d'expérience, aujourd'hui nous ne distribuons pas seulement nos albums à nous mais nous produisons aussi d'autres artistes français et internationaux ('Words From The Brave', le nouvel album du vétéran Jamaïquain Max Romeo vient de sortir sur le label, red.)."
Cette expansion et l'envie de vouloir travailler et produire d'autres artistes était déjà prévu quand vous avez monté le label?
Balik: "On avait surtout en tête de mettre l'expérience qu'on avait acquise avec Danakil au service de différents projets. D'ailleurs on avait monté Baco Records pour Danakil, mais le premier disque qui est sorti sur le label était 'Santa Yalla' de Natty Jean, qui joue maintenant avec nous depuis quelques années. Aujourd'hui on a une dizaine de groupes sur notre rostre et nous nous sommes aussi orientés vers la distribution et l'organisation de tournées."
Votre dernier album s'appelle 'La Rue Raisonne', un jeu de mots entre résonner et raisonner.
Balik: "Exactement… On a choisi ce titre parce qu'en France on a quand-même eu quelques mouvement sociaux d'importance, surtout un qui a quand-même secoué la France un petit peu à partir d'avril 2016 (les Nuits Debout, un ensemble de manifestations sur des places publiques, principalement en France, ayant commencé le 31 mars 2016 à la suite d'une manifestation contre la loi Travail, red.), quand on s'est retrouvé dans une période où il y avait un vrai ras-le-bol citoyen vis-à-vis de les combines politiques et de la façon dont on gérait les affaires. Et du coup on s'est rendu compte que les gens descendaient dans les rues pour manifester, donc la rue résonnait littéralement, mais pendant ces nuits debout il y avait aussi beaucoup de raisonnements entre les manifestants qui essayaient de trouver des solutions et des alternatives. Entre-temps ce mouvement s'est malheureusement éteint et a été remplacé si vous voulez par les manifestations du mouvement des Gilets jaunes, qui ont quand-même un caractère assez différent. Avec le titre de l'album on voulait surtout marquer cette période marquante qu'on a vécu en France."
Sur l'album les évènements de cette période sont marqués dans la chanson '31 Mars' et en tant que Danakil vous avez participé activement dans ce mouvement Nuits Debout. Est-ce que cela veut dire qu'au niveau social et politique tous les membres du groupe ont plus ou moins le même avis?
Balik: "Je pense que oui, mais cela dit, Danakil n'est pas forcément un groupe politique; il n'y a personne dans le groupe qui fasse partie d'un parti politique et nous n'avons jamais exprimé d'opinion sur nos préférences politiques dans nos chansons, mais avant la politique il y a les sentiments, les opinions et tout simplement le ressentiment sur la vie qu'on mène, nos points de vues sur la société dans laquelle nous vivions, ce que nous souhaitons pour nous et pour nos enfants… C'est ça qui est dans nos chansons. Ce qui est vrai est que Danakil fonctionne comme un collectif et puisque on est confronté constamment à une société qui est de plus en plus individualiste, cela va s'entendre dans nos chansons."
Sur l'album il y a aussi quelques morceaux plus léger, comme par exemple 'Comme Je…', qui parle un peu de la difficulté que nous, en tant qu'êtres humains, avons souvent pour simplement dire qu'on aime quelqu'un. A votre opinion, c'est plutôt un problème masculin ou est-ce qu'on pourrait dire que c'est universel?
Balik: "(rire) Je pense que c'est plus un problème masculin, et en faisant ce morceau je me suis dit qu'il y a quand-même pas mal de gars qui même fou amoureux de leur compagne ont du mal à le formuler et qui se retrouveront dans cette chanson. Maintenant, je pense que la force du reggae est que c'est une musique qui peut parler un peu de tout, qui a sa place dans toutes les discussions; si tu écoutes beaucoup de reggae tu vas y retrouver presque chaque aspect de la vie. Ce n'est pas une musique qui se cantonne soit que dans du militantisme, soit que chanter l'amour. C'est une musique qui se justifie à toute heure et dans tous les styles de discours, du moment qu'il y a toujours une sorte de fond consciente à tout ça; on dit "conscious music", une musique qui porte une revendication, un message de fond, soit évident comme dans une chanson militante, mais aussi dans une chanson d'amour comme 'Comme Je…' on essaye de faire en sorte que les gens qui ont vécus ces expériences s'y retrouvent immédiatement. D'une certaine façon on essaye de chanter la vie quoi!"
Une autre chanson qui m'a frappé c'est 'Paris La Nuit', pour laquelle vous avez invité Patrice.
Balik: "Oui Patrice n'est pas français, mais il vit à Paris, où il a un petit appartement, depuis un certain temps maintenant. Donc il a vraiment sa vision de la ville, ce qui nous intéressait pour cette chanson. C'est un artiste qu'on a rencontré sur les festivals il y a déjà longtemps et avec qui, personnellement, je m'entends très bien et depuis longtemps on avait déjà envie de faire un morceau ensemble. Quand j'ai démarré sur 'Paris La Nuit', je me suis immédiatement dis que c'était le genre de morceau qu'on faisait en featuring pour avoir des points-de-vues confrontants sur cette ville, donc j'ai décidé de l'appeler, il a fait le morceau et je suis très content du résultat."
Ce n'est certainement pas juste une ode à la ville de Paris, même le contraire peut-être…
Balik: "Je pense que c'est plus un constat de mon sentiment paradoxal par rapport à cette ville, parce qu'elle m'a vu naitre, j'y ai tous mes amis, j'adore énormément de choses à Paris, j'y suis à l'aise et chez moi, mais au même temps c'est aussi devenu le symbole de plein de choses que je cherche à fuir. C'est-à-dire qu'au cœur de cette ville il y a ce que dans le reggae on appelle l'esprit de Babylon: l'argent, le consumérisme, la luxure, la pollution, le béton… Tous des choses qui donnent envie de fuir tout cela et chercher autre chose. Au même temps on a grandi là, on a des repaires, on en fait partie et on s'adapte, et du coup Paris c'est une ville que j'adore par moments et que je déteste par d'autres. C'est pour cela que dans la chanson je dis: "Je te haies mon amour…", ce qui symbolise cette dualité que je ressens vis-à-vis de cette ville. Ce n'était pas la première fois que je faisais une chanson sur Paris, ce qui n'est pas anormale parce que je pense qu'on est tous sensible à la région dans laquelle on est né."
'Paris La Nuit' contient aussi un petit clin d'œil à Edith Piaf, plus précis à sa chanson 'Padam Padam'. Pour 'Echos Du Temps' vous aviez déjà fait une version reggae de sa chanson la plus connue, 'Non, Je Ne Regrette Rien' (avec U Roy, red.). Vous n'avez jamais pensées à faire tout un album avec des versions reggae des plus grands succès de la chanson française?
Balik: "Tout un album on ne se l'est jamais dit, mais ça a déjà étais fait avec la sortie de l'album 'Il Est Cinq Heures, Kingston S'éveille...' (Makafresh, 2006, produit par Mato, suivi par 'Il Est Cinq Heures 02, Kingston S'éveille...' en 2008, red.), qui est formidable avec pleins de chanteurs géniaux qui ont participé dans le projet, et qui je pense nous a poussé à l'envie de faire un peu la même chose. Notre première tentative c'était en effet 'Non, Je Ne Regrette Rien', mais entretemps j'ai a déjà fait plusieurs reprises reggae de grands classiques de la chanson française comme 'Que Reste-t-il De Nos Amours' de Jacques Trenet (sortie sur l'album 'Eleven Jazz Standards' de S. Mos, Savant Savage Records, 2015, red.). J'adore le faire, presqu'autant que j'adore l'écouter. Brahim a fait une version terrible de 'Ne Me Quittes Pas' de Jacques Brel (sortie sur 'Sans Haine', Baco Records, 2012, red.) qui est une tuerie! A part le reggae j'aime beaucoup la chanson française, mais aussi le hip-hop et la soul, donc j'essaye, quand je peux, de trouver un pont entre les uns et les autres."
Alors il y a 'Médiatox', pour lequel vous avez changez les mots de 'La Marseillaise', ce qui me faisait immédiatement penser à 'Aux Armes' de Gainsbourg. Juste le hasard ou aussi un petit clin d'œil à Serge?
Balik: "Ce n'étais pas vraiment un clin d'œil à Gainsbourg, ce n'est pas pour cela que je l'avais écrite, mais c'est vrais qu'en l'écrivant j'ai pensé à lui aussi. Je me suis dit, comme il avait essuyé les plâtres, je n'aurais pas trop de problèmes, parce que quand lui il a sorti son 'Aux Armes' à l'époque il en a eu pleins! (rire) J'ai juste voulu détourner les quatre premières phrases de 'La Marseillaise' pour parler des problèmes de la surinformation et des médias qui savent faire changer une poussière en un rocher, ce qui a créé un espèce d'anxiété générale dans la société. J'ai vécu à l'étranger pendant quelques années dans un endroit où il n'y avait que la radio comme source d'information et quand j'entendais une nouvelle là-bas je ne le vivais pas du tout de la même façon comme en France ou j'ai une télé qui répète les mêmes images la longueur de journée jusqu'à ce que ça me rende fou. On a détourné la fonction principale de l'information qui est de tenir les gens informés, et au lieu on essaye de nous pousser à partager certaines opinions. Et là je n'ai même encore pas mentionné le "fake news", informations fallacieuses, qui sont devenu la nouvelle tendance. L'information est vraiment devenue une marchandise destiné à gérer le plus de vues ou de clicks possible sans gêne quelle qu'elle soit."
Il y a une chanson dans le répertoire de Danakil qui est un peu hors catégorie. Je parle de 'Marley' ou vous avez réussie d'une manière géniale de mettre toute la biographie de Bob Marley dans une chanson de quelques minutes. Entretemps c 'est bien sur devenu une hymne, mais après toutes ces années qu'est que ce morceau signifie encore pour vous personnellement?
Balik: "Elle signifie beaucoup de choses, dans le sens que c'est une chanson qui au départ n'était pas fait pour le groupe. J'ai écrit 'Marley' sur un instrumental hip-hop dans ma piaule, des années avant qu'elle soit sortie. Un jour on travaillait sur un album de Danakil ('Dialogue De Sourds', Socadisc/X-Ray Production, 2008, red.) et je l'ai proposé aux autres en leur demandant si on pouvait en faire une version reggae. Le résultat est le morceau que tout le monde connait maintenant et qui nous a ouvert beaucoup de portes, parce que c'est sans aucun doute le morceau du groupe qui est le plus connu et qui chaque année encore gagne deux ou trois million de vues sur internet, même si la vidéo a été supprimé plusieurs fois (rire). 'Marley' nous a donné beaucoup de notoriété et a introduit beaucoup de gens au reste du catalogue de Danakil. Pour moi personnellement cette chanson est figée dans le temps et représente un hasard énorme, parce que je l'avais faite à une époque où j'étais encore assez jeune et en plein pic de fascination pour l'artiste et le personnage de Bob Marley. Je lisais plein de biographies sur sa vie, j'ai regardé tout ce qui passait comme documentaire et avec la chanson j'ai donc essayé de monter dans la tête de Marley même, ce qui m'a permis de l'écrire à la première personne et synthétisait un petit peu ce que j'avais compris de son parcours. 'Marley' reste aussi encore toujours le morceau qui anime le publique le plus pendant nos concerts. Je crois que le succès du morceau tient au sujet lui-même, le fait que Marley continu à fasciner tellement que si j'avais écrit la même chanson de la même façon sur quelqu'un d'autre on n'aurait jamais eu le même retour."
Si on parle de reggae, on dit souvent aussi rasta. Cette philosophie a-t-elle joué un rôle dans le groupe ou dans la musique que vous faites?
Balik: "Non, moi j'ai été fasciné par certains parcours, comme celui de Bob Marley par exemple dont on vient de parler, mais en dehors de l'esprit religieux du mouvement rastafari je pense que la force de cette culture musicale est justement qu'elle forme un tout autre aspect religieux, musique, culture, réflexion sociétal, philosophie etc. Moi, ce qui m'a surtout fasciné c'était l'aspect musical, la philosophie et la réflexion, et tout cela m'a tant frappé au cœur que j'ai, dans ma jeunesse, essayé de le restituer, mais je pense que c'est un style musical et un courant qui avant tout demandent de l'honnêteté. Du coup je n'ai pas voulu tout de suite prendre tous ces codes par principe et commencer à devenir dogmatique parce que ce n'était simplement pas mon éducation. Par contre je crois que j'ai été marquée à vie par la philosophie de fond de cette musique, le message de paix et d'humilité, que j'essaye de vivre au quotidien et de retranscrire dans mes chansons. La force de cette musique est justement de savoir muter aux quatre coins du monde, parce qu'aujourd'hui on trouve du reggae vraiment partout, et d'avoir su s'adapter; c'est-à-dire, le reggae qu'on propose aujourd'hui avec Danakil, il reflète la société dans laquelle on vit ici, en France et en Europe, et donc est quand-même assez différent du reggae jamaïquain qui parle de problèmes socio-politiques de cette petite île dans les caraïbes. Bien sûr il y a des musiciens Européens qui vivent aussi le coté religieux du rastafari, qui sentent qu'ils ont aussi besoin de sentir le spiritualisme du rastafari, mais vu que je n'ai jamais été ni catholique, ni musulman, ni chrétien, je ne me sens pas vraiment concernée par cet aspect."