A la rencontre de Zehio, du Doujah Sound de Mayotte. Un soundboy authentique qui a du répondant et pour qui "Roots & Culture" ne sont pas juste des mots en l'air.
Peux-tu te présenter?
"Alors moi c'est Rémy A.K.A. Zehio du Doujah Sound System à Mayotte, un île des Comores, enfin une île française de l'archipel des Comores, entre le Mozambique et l'Afrique. Ça fait à peu près dix ans que je suis là, et je suis le Sound System culturel Reggae Music de l'île."
Yes, ça fait donc un moment que tu opères sur Mayotte, comment ça t'est venu, finalement, de construire un sound sous les tropiques?
"Hé bien je l'ai un peu construit par défaut, c'est vraiment qu'il y avait un manque de moyens sur l'île... Il y avait quand même du matériel mais c'était surtout ce qu'on nous proposait dans les bars et les lieux où on jouait. C'était souvent un matos médiocre, vieux, grésillant, qui avait pris l'humidité et du coup j'en avais un peu marre de flinguer mes soirées à cause du matériel sonore, surtout que je joue sur vinyles donc je trouvais ça un peu triste. J'ai décidé d'arrêter de jouer pendant un an, de mettre de l'argent de côte et de construire ce qui a en fait été la base du Doujah Sound System."
Est ce que tu avais déjà eu une expérience de construction de scoops en métropole avant de venir ici?
"Pas du tout non! Justement... Avant de venir ici je ne savais absolument pas ce qu'était un "scooper" , je viens plutôt de la culture de sound systems jamaïcains, et c'était pas spécialement ancré dans la culture à ce moment là, en tout cas pas en métropole. Je suis arrivé à Mayotte en 2004, et je suis dans les sound systems depuis les années 2000, il y avait pas encore vraiment de scoopers à part quelques sons UK Dub, mais même dans ce milieu c'était pas encore trop démocratisé. Et donc je m'y suis mis , comme tout le monde, par internet, et j'ai fabriqué , justement, d'abord les scoopers, mais adaptés à mon style de musique."
Tu faisais déjà des sélection en métropole?
"Je posais surtout pour moi chez moi en fait, pas vraiment pour les autres, parce que la personne qui m'a mis dedans à l'époque (Keman, du Rezident Sound, France), je la suivais, et c'était un peu pourri de faire deux sounds... Puis j'avais beaucoup moins de disques, j'étais beaucoup moins calé que lui, c'était un peu mon teacher, il m'a appris pas mal de choses. Donc c'était plus "normal" on va dire que je le suive, et que je lui donne un coup de main au niveau géographique du point de vue des flyers etc."
Ça ne doit pas être évident de construire son sound system à Mayotte. Ça ne semble pas être un endroit facile d'accès pour un matériel spécifique comme un sound le demande. T'es un peu du genre à aimer les défis toi, non?
"Haha, oui il doit y avoir un peu de ça... En même temps, comme j'ai dit, c'est un peu par défaut! C'était soit ça, soit je continuais à jouer sur des enceintes pas terribles, et il y avait de la frustration qui s'accumulait! Puis bon ça fait partie des choses de la Vie, ça fait partie du challenge personnel. Puis c'est plus dur mais surtout aussi plus cher, parce que il faut faire venir tout le matériel, donc il faut essayer de contrer le douanier avec des techniques d'emballage etc."
Sound Smuggling! En tout cas ça en vaut la peine, au final tu poses sur un petite île paradisiaque, le soleil est toujours au rendez-vous, le Do it Yourself est à tous les coins de rue et les spots n'ont vraiment pas l'air de manquer. Selon moi,tout ça vous rapproche pas mal de la racine des sound systems jamaïcains. Est ce que je me trompe?
"Oui et non... Je dirais non car c'est pas culturel du tout ici, contrairement à la Jamaïque où les sound systems étaient un phénomène culturel d'un point de vue social, parce que les gens n'avaient pas les moyens d'aller voir des concerts live. Le sound system comme on le connaît tous est sorti de là. Après, oui quand même un peu , car j'ai justement voulu reproduire ce côté un peu roots, où c'est accessible à tout le monde. De ce côté là c'est vrai qu'on peut faire un petit parallèle avec la Jamaïque. On est encore un des seuls DOM-TOM où on peut plus ou moins poser du son où on veut. A partir du moment où on reste cool il y a pas de souci, tout se passe bien."
Donc pas trop de problèmes de propriété?
"Non,justement. Comparé aux autres DOM-TOM, les plages appartiennent la mairie, mais ici ce qui est bien, et ça pourrait être un lien avec la Jamaïque, c'est que du point de vue musical,il y a un peu cette culture de la musique dehors. Ici c'est un autre genre de musique, plutôt ternaire, comme le M'Godro et d'autres musiques Africaines, mais à Mayotte il y a vraiment cette culture de pic-niques à la plage avec des grosses enceintes qui grésillent, donc je suis pas non plus arrivé comme un OVNI ! C'est un peu le parallèle culturel qu'il peut y avoir."
Et en plus j'ai cru comprendre que tu joues Strictly Vinyl. Qu'est ce qui t'a poussé à bannir le digital de tes sélections? "Oui, que vinyle! Pourquoi? Parce que je ne viens que du vinyle, et que je préfère mettre en tout cas 800€ dans mes enceintes que 800€ dans un Serato pour l'instant. Mais à côté de ça , il y a un youth qui est avec moi là, Tiras, qui, lui, hé bien commence. On a combien? Dix ans d'écart, à peu près. Donc je lui apprends un peu les ficelles du sound system, et lui par contre il est dans sa génération, il a connu le Reggae Music par les ordinateurs. Je ne suis pas sectaire, donc il lui arrive aussi de poser du son en sound system avec l'ordinateur, mais il s'est mis aussi au vinyle, donc je lui ai fait passer peu à peu cette passion."
Tu l'as déjà un peu évoqué, il y a une culture ici qui est à la base assez favorable à l'émergence d'un sound system. Tu as un public blanc, mais tu as aussi un large public mahorais qui te suit. Le reggae, pour eux, ça ne date pas d'hier, ou est-ce une découverte? "Bon, ça fait quand même dix ans que je suis là, donc ils commencent à me connaître. L'île est petite, ça tourne assez vite. Après, même au bout de dix ans c'est toujours un peu une découverte pour les locaux, qui connaissaient un peu le Reggae mais qui n'ont pas la Culture du Reggae comme dans les Antilles! Ici la culture est clairement Africaine, donc du coup leur culture reggae s'arrête pas mal au Reggae Africain et les grosses stars du Reggae Jamaïcain des années '70. Du coup c'est Peter Tosh, Burning Spear, Bob Marley évidemment, puis après en Reggae Africain c'est Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly et surtout Lucky Dube aussi, dont ils sont assez fans."
De manière générale, peut-on noter une différence entre "sound system des îles" et "sound system des villes"? Ou, finalement est-ce un peu pareil? "Haha hé bien déjà, sound system des îles c'est un peu spécial ,à Mayotte le terme sound system des îles, ça n'existe pas, des sound systems Reggae en fait il n'y en a pas d'autres, il n'y a que moi! Après, pour la facilité, ça se rejoint un peu avec les sound systems qui poseraient en campagne en métropole, contrairement aux villes où il faut trouver des salles, etc."
Peux-tu décrire une session Doujah Sound pour quelqu'un qui n'en a jamais fait? "C'est un peu bizarre de parler de moi à la troisième personne (rires) ! Enfin, une session Doujah Sound classique ça se passe sur une plage, par exemple une plage qui m'est chère car c'est un village de pêcheurs où j'ai habité qui s'appelle Hamouro... Big Up à tous les gens de là bas d'ailleurs. Quand j'ai fini de construire ma sono, c'est là bas que j'ai fait ma première soirée et ça avait super bien marché. Financièrement on s'en sort pas toujours bien, mais on arrive à se débrouiller un peu. Il y a une bonne énergie, ces soirées où tout se passe bien, c'est vachement mélangé, il y a beaucoup de gens différents...Si il y a des sessions que j'aurais le plus envie de m'approprier, c'est celles là, où il y a cette bonne ambiance qu'on veut faire passer par le Reggae Music. J'ai aussi posé sur d'autres plages et même musicalement c'est à ce genre de soirées que je vais vraiment poser ce que j'aime aussi, je ne vais pas me limiter au Dancehall, aux soirées plus "citadines" comme tu disais tout à l'heure, ou des soirées uniquement Roots. Je ne vais me mettre aucune barrière, et être moi même finalement. Mettre une bonne évolution dans mes sets.... Je suis plutôt quelqu'un de roots de manière générale, mais ce qui me ressemble, c'est ce genre de sessions là."
Donc le message c'est "Good Vibes & Be Yourself", c'est ça? "Ouais, c'est clairement ça!"
Ton style c'est surtout Roots, Early Digital, Early Dub, ... De manière générale tu te sens moins connecté sur ce qui s'est fait après les années '90? "Un peu moins connecté, oui... Après, forcément , c'est dur d'avoir un avis objectif là dessus car on reste toujours attaché à ses racines, par où on a découvert le Reggae Music. C'est vrai que, de manière non-objective, je trouve qu'aujourd'hui le Reggae Music - en tout cas Jamaïcain - s'est un peu dilué pour ce qui est du coté revendicatif et du côté de l'originalité du son. Début 2000 , on a connu le renouveau du New Roots, c'était sympa, puis on est un peu partis en New Roots "Guimauve"! Ça me plaisait pas trop , avec ce skank un peu dur d'oreille. Maintenant il y a des prods Jamaïcaines qui reviennent,en mode plus Tuff, je m'y retrouve plus, mais de manière générale, c'est vrai que vu qu'ils ne sortent plus de vinyles, donc j'ai un peu du mal a les jouer..."
Un conseil à donner à la relève qui veut construire son sound? "Déjà, avant de construire son sound, le truc essentiel c'est la culture! Connaitre la culture musicale du Reggae Music avant même de construire quoi que ce soit. Ne pas juste s'arrêter à ce qu'on aime, c'est important pour voir où est-ce qu'on va, et d'où est-ce qu'on vient."
Un dernier mot pour les différents activistes qui te liront? "Avec plaisir! Venez à Mayotte, je peux même vous accueillir, il y a pas de soucis! Le seul truc c'est que je peux pas payer le billet d'avion car il est un peu cher, pour le moment on ne peut pas se le permettre avec notre association. Mais à part ça si il y a des soundboys qui veulent venir avec leur bac de disques, ils sont les bienvenus, ça fera toujours plaisir de se sentir moins seuls sur notre île (rires), et surtout de voir des gens qui partagent la même passion!"