(Reggae University: Marcia Griffiths, Tanya Stephens, Etana)Vendredi, nous sommes présents à la Reggae University pour She's Royal, une petite réunion intime avec Marcia Griffiths, Tanya Stephens et Etana. Ces trois artistes, chacune une femme forte et de talent, constituent le panel pour une discussion sur le rôle de la femme dans le reggae ces 50 dernières années Les dames sont manifestement à l'aise; on rit beaucoup et les compliments volent dans tous les sens. Dès leur arrivée, Marcia et Etana sont accueillies par des applaudissements; Tanya arrive un peu en retard, elle est encore occupée avec une balance audio. Les intervieweurs de service sont Pete Lilly et Ellen Koehlings de Riddim magazine et les journalistes musicaux David Katz et Pier Tosi.
Marcia, qui est d'une autre génération que Tanya et Etana, explique combien il était difficile de percer en tant que femme quand elle a commencé à chanter. Le monde musical était complètement dominé par les hommes, à l'exception de Marcia elle-même et Hortense Ellis. La seule manière pour arriver à quelque chose comme femme, était de s'associer avec un artiste mâle. Pour Marcia, tout a changé quand Bob Andy faisait son entré dans sa vie, une sorte de mentor, une figure paternelle, avec qui elle allait faire un hit au R-U avec Young, Gifted And Black. "I have two Bobs in my life, Bob Andy and Bob Marley", a-t-elle expliqué à son public et ce dernier a, lui aussi, eu un impact majeur sur sa carrière.
En effet, avec Rita Marley et Judy Mowatt, elle a formé les I Threes, et leur rôle comme choeur pour les Wailers leur ont permis de briller sur le podium, ce qui n'était pas évident pour une femme à l'époque. Cependant, elle a continué à construire sa carrière en solo. L'entrée de Sonia Pottinger, au milieu des années soixante signifiait un grand pas en avant pour les femmes dans la scène reggae jamaïcaine. Pottinger était la première productrice féminine et, selon Marcia, pour une chanteuse, c'était un bonheur de pouvoir travailler avec une femme productrice: "She understood us... woman to woman".
Ansuite, c'est au tour d'2tant, qui évoque brièvement le début de sa carrière, quand elle faisait partie d'un projet r&b à Miami. Le petit ensemble était composé de quatre filles et le fait qu'elles devaient constamment s'occuper de leur apparence dérangeait Etant. "I got tired with eating nothing but cereal and sushi", disait Etana; elle décida alors d'aller à la Jamaïque, où elle se sentait beaucoup plus libre comme chanteuse de roots. Etana a vécu en Jamaïque seule fille parmi un tas de garçons et passait son enfance en imitant des films de karate et grimpant dans les arbres. Après son retour à la Jamaïque, elle a commence dans le choeur de Fifth Element pour Richie Spice. Outre la secrétaire, elle était la seule femme, mais elle a de bons souvenirs de cette époque. C'était une famille particulièrement rapprochée et Etana avait de la peine à s'en séparer pour aller son propre chemin. Puis, le micro est passé à Tanya qui confie au public qu'autrefois, elle était une vraie bûcheuse: "I used to be a nerd, but then I wanted something different from studying so I started partying and going to the dancehall". quand des gens commencèrent à lui demander d'enregistrer des dubplates, sa mère devenait inquiète, mais Tanya ignorait ses avertissements.
À la question de savoir si l'inquiétude de sa mère, sachant ce qu'on sait maintenant, était justifiée, Tanya répond que le rôle d'une mère n'est pas d'interdire certaines choses, mais d'encourager pour que les enfants puissent
poursuivre leurs rêves: "every mother should be her children's cheerleader". Comme nombre d'artistes, Tanya a commencé sa carrière comme chanteuse de reprises. "I used to beat up Marcia's songs", s'excuse-t-elle, provoquant l'hilarité, tant de Marcia que du public. Quand on demande la réaction des hommes dans l'univers du dancehall, Tanya répons: "I'm not violent but firm and most men don't have a problem with me when they're in front of me". Et quand ils se plaignent de ses textes, généralement, c'est le dicton "who the cap fit" (qui se sent morveux, se mouche) qui s'applique, donc cela ne l'affecte pas. Tanya a quitté la Jamaïque parce que la façon dont la musique évoluait n'était pas de son goût: "The music became too beefy and I don't want beef on my plate".
Elle en avait plus que marre aussi de la corruption à Kingston. Pour Etanan aussi, c'était le motif pour quitter Kingston. La négativité l'a vidée et elle avait besoin d'une pause pour se retrouver. À titre d'illustration, Etant cite sa chanson 'August Town'. Autrefois, c'était un joli endroit, mais maintenant, ça saigne et déprime. Une partie de sa famille et de ses amis ont décidé de changer les choses et ont organisé une party pour re-rassembler la communauté. Ils ont construit une digue, créant un étang où les enfants pouvaient jouer et ils ont fourni la nourriture et la musique. Mais quelqu'un les a dénoncé à la police, qui s'est présentée promptement et a commencé à tirer dans tous les sens. Cet événement a été le déclencheur pour le numéro "August Town".
Ironiquement, c'est cette même police qui a dû assurer la sécurité lors de l'enregistrement du clip d'August Town. Tout s'est passé paisiblement et les enregistrements ont rapproché de nouveau la police et la communauté, d'une manière positive. Elana explique que son rôle n'est pas toujours facile: "It takes courage to put your neck on the line, but music is a way to speak for the people and to make the world know what is going on". Pour Tanya non plus, les choses n'ont pas toujours été faciles. Quand elle a exprimé ses critiques à l'égard de l'homophobie dans "Do You Still Care", les réactions sur la scène reggae étaient unanimement négatives. On a même dit qu'elle devait craindre pour sa vie et qu'elle ferait mieux de déménager au plus vite, de quitter la Jamaïque. Tanya a aussi collaboré avec J-Flag, l'organisation jamaïcaine des droits des homos, et, pour elle, le numéro allait de soi: "It is a very real issue to me, so I had to do it. I have family members that are gay so when someone talks about killing gays I see a real person, not a silhouette".
Le public à la Reggae University est manifestement d'accord avec Tanya, comme le montrent les applaudissements sonores. Vient ensuite la question de savoir si quelque chose a changé dans la scène musicale. Tanya admet qu'il y a plus d'artistes féminins qu'avant et aussi que l'aspect géographique joue un rôle moindre. Grâce à la technologie moderne, il est plus facile pour des gens tout autour du monde, de faire de la musique et de la répandre, ce qui est, pour les dames, une bonne chose. Elana ajoute qu'il y a plus de producteurs féminins et que, plus qu'avant, des femmes figurent comme têtes d'affiche. Enfin, on demande s'il existe quelque chose comme une version féminine du reggae. Tanya déclare immédiatement et sans ambages que le sexe n'est pas significatif quand il s'agit de musique. De même, elle n'est pas d'accord avec la thèse que le reggae était un "male-dominated domain": "Men never dominated the reggae scene, because us women always made up in quality for what men had on us in quantity".
Marcia et Etana rient en assentiment et le public est manifestement en faveur de cette théorie aussi. Marcia ajoute que, pour elle non plus, il ne s'agit pas du sexe de l'artiste, mais du message qu'il/elle véhicule: "Music is purity so we don't put labels, we just want to touch souls". Ainsi se termine l'interview, Tanya devant se hâter au podium pour sa représentation. C'était beau de voir ces trois dames qui se chérissent manifestement et qui offrent un regard rafraîchissant sur leur propre évolution et celle du reggae en général.