
By Irie Nation
Cet été, le Festival Garance propose une programmation très roots avec plusieurs concerts exceptionnels. Notamment le premier soir où, après le concert de Burning Spear, sera proposé un Showcase Studio One exclusif. Dix artistes de la plus belle époque du reggae, qui ont enregistré dans un des studios les plus légendaires de Jamaïque, se partageront la scène pour une session historique. Derrière cet évènement, un sound system : le Soul Stéréo. Ils backeront l'ensemble des artistes et ce sont eux qui se sont battus pour qu'un tel plateau voie le jour. Nous avons parlé à Fatta, membre fondateur de Soul Stéréo.
Personnellement comment as-tu découvert le reggae ?
Pour Reeko et moi, la base de la musique jamaïcaine qu'on aime, c'est le ska et le rocksteady. C'est ca qui nous a mis dans le reggae. On vient de l'époque rude boy. A 13 ans, j'avais le crâne rasé, les chaussures Doc Martens, le Ben Sherman et tout ça. Ma grande sœur allait souvent allait souvent à Londres et cela m'a permis de connaître le délire skinhead reggae. Donc quand j'étais un petit rude boy j'ai commencé à découvrir le reggae...
Puis aussi grâce à Lord Zeljko de King Dragon et à son émission sur Radio Nova (qui sera à Reggae Geel 2011, Ndr). Grâce aussi à un magasin à côté de chez moi dans le 18e arrondissement, qui s'appelait Dubwize. Là, j'ai commencé à découvrir ce qu'était le dancehall moderne. A partir de 1994-95, j'ai commencé à acheter ce qui sortait à l'époque en nu-roots et en digital, du Penthouse et tout ça. A partir de '96, j'ai aussi commencé à collectionner le dancehall hardcore et le bogle.
Qui sont les membres de Soul Stéréo ?
Soul Stéréo compte 5 membres. Il y a Waks qui est notre ingénieur du son depuis le premier jour. C'est lui qui mixe toutes nos dubplates. Ce qui est très bon pour avoir un son homogène. Il mixe aussi en studio pour Ink A Link Records qui a produit des sons de Capleton, Don Carlos ou Million Stylez. Puis Dready, qui s'occupe plus des médias, myspace, facebook, les relations avec les promoteurs, les artistes et les bookers. Il est très souvent allé en à Yard et il a un gros carnet d'adresses et surtout des liens dans le milieu uptown. Nous on est plutôt downtown donc on se complète. Sur scène, il y a Reeko qui est membre fondateur. Il y a Tarzan, qui est MC et qui a officiellement rejoint le sound depuis huit ans. Et puis moi, Fatta, MC également qui ai fondé le sound avec Reeko en janvier 1999.
Et avant cela vous étiez déjà dans d'autres sounds ?
Pas vraiment, on était en maturation on va dire…
Nous venons d'une époque, les nineties, où il fallait encore posséder la musique pour pouvoir jouer. Il fallait connaître des collectionneurs, des selectors ou des potes qui avaient des disques pour avoir ces disques. Acheter, échanger… Lord Zeljko avec son émission sur Radio Nova, nous a aussi permis d'écouter de la musique qu'on ne possédait pas et qu'on a eu envie de posséder. Donc depuis l'époque on cherchait et collectionnait des disques.
Vers 1995-96, on a commencé à mixer. La culture du juggling n'existait pas encore en Europe, sauf en Angleterre. Ce sont les gars d'un sound appelé BaBaBoom qui nous ont montré le mix. C'étaient les premiers jugglers, parce qu'ils venaient de la scène drum'n'bass de début '90 et ils connaissaient les platines. Ils nous ont appris comment mixer dans le tempo, comment compter les mesures…
J'ai entendu que vous travailliez aussi chez des disquaires ?
Reeko, Waks et moi, on bossait chez Patate Records. Dready et Tarzan bossaient chez Blue Moon. Tous deux étaient de gros disquaires parisiens. Comme c'étaient des maisons « concurrentes », notre sound était un mouvement de rapprochement, un truc unitaire. Des nos différences on a préféré se rassembler pour créer ce média de diffusion de musique, Soul Stéréo. Notre but, c'était de promouvoir le reggae. C'était ce qu'on voulait faire. On était les seuls de notre génération à ne pas juste jouer les dernières nouveautés du mois mais plutôt de proposer de la musique jamaïcaine du plus ancien au plus récent.
Quand avez-vous commencé à aller en Jamaïque ?
A la fin des années '90, nos patrons ont commencé à nous envoyer en Jamaïque pour acheter des disques. Tarzan est aussi allé à New York et Miami faire une grosse razzia pour Blue Moon… Car à cette époque-là, sans les vinyles, personne ne pouvait jouer. Il fallait posséder la musique. Il y avait donc un réel marché pour ce support. C'était une perpétuelle quête de son. A chacun de nos voyages, on ramenait 10.000 vinyles chacun ! On avait de tout comme clientèle. Des youths du quartier se pressaient, puis des avocats ou des mecs de professions libérales qui venaient acheter l'équivalent de 300 – 400 euros de nouveautés. C'était la course à la nouveauté. En plus, on n'avait parfois que 5 ou 10 exemplaires d'un titre. Donc quand on enlevait les gars du magasin et leur potes, il n'en restait plus pour les autres…. Sauf s'ils avaient la chance qu'il y ait un deuxième pressage…
A l'époque, c'était sans l'Internet, on ne pouvait pas repasser des commandes !
Ces voyages en Jamaïque étaient une bonne occasion aussi de fouiller le catalogue Studio One ?
Oui bien sûr et aussi de rencontrer Sir Coxsone ! Je l'ai toujours préféré à Duke Reid pour la bonne raison que chez Coxsone, c'était « freedom of speech ». Ce producteur n'a jamais empêché personne d'avoir un message politique, afro-centriste ou rasta. Son studio était un endroit spécial pour l'expression culturelle jamaïcaine. Au cours de mes visites, j'ai pu rencontrer plein de fois Coxsone, on a enregistré des dubplates chez lui, on est parti en weekend avec toute la famille du Studio One faire des sessions à la campagne, c'était family !
Comment avez vous commencé à faire venir des artistes Studio One en France ?
Dès la deuxième fois où je suis allé à Yard, je suis allé chez Coxsone. Je voulais vraiment aller chez lui car c'était de chez lui que venait la musique que j'écoute maintenant depuis 25 ans ! C'était en mai 1999. Coxsone n'était pas là, mais il y avait King Stitt et aussi Lone Ranger. On s'était déjà croisés chez Techniques et on a discuté de l'idée de faire « un petit truc » avec Soul Stéréo.
On pensait à une tournée. A l'époque, aucun artiste ne faisait de tournées avec des sound systems. Ils venaient occasionnellement pour une ou deux dates. C'était tout. Nous, on voulait faire une vraie tournée, il fallait les contacts. Comme c'était le début d'Internet et que je n'y connaissais rien, j'ai demandé à Sergio d'Heartical Sound de me donner un coup de main parce qu'il connaissait déjà bien ce média. Avec cette synergie, on a réussi à monter un tour de 10 ou 12 dates. Chez One Love en Italie, au Luxembourg… On a même fait une date au Reggae Geel vers 2003…
Après cela, Ranger est revenu souvent et on a du faire 150 dates depuis. En 2004, on s'est dit que ce serait mieux avec deux artistes donc on a aussi fait venir Carlton Livingston. Cela a bien marché aussi. En Belgique, on a d'ailleurs joué au Festival de Dour.
Comment est venue l'idée de mettre en place un plateau Studio One au Festival Garance ?
Cela fait plusieurs années que je cherche une compagnie qui a des couilles et qui veut soutenir un projet intéressant. Le concert du Studio One Review qui se réalise cette année, ce n'est pas mon premier essai. Encore l'année dernière j'ai essayé de le faire. J'avais même proposé Sugar Minott sur le package. Le problème, c'est que beaucoup de promoteurs ne veulent pas lâcher 6000 euros pour avoir quatre légendes sur scènes mais ils préfèrent donner dix ou quinze mille pour des « One Hit Wonder », des gars qui ont un hit et n'en auront peut être plus jamais. Est-ce qu'on entend encore parler de Serani ou de Demarco ? Et la liste est longue…
Beaucoup de promoteurs veulent faire des trucs hype mais en live en général cela ne satisfait pas le public. Regarde comme Movado a floppé l'année passée.
Qui a donc investi pour rendre ce Showcase Studio One possible ?
Nous connaissons bien Antoine, l'organisateur du festival Garance. Comme on aime bien voir se développer le reggae en France et aussi supporter son festival, on essaie de lui donner un coup de main quand on peut. Si je peux l'aider à avoir une meilleure programmation, on le fait. L'an dernier, on leur a fait avoir Barrington Levi et d'autres artistes qu'on connait et avec qui on travaille.
On s'est dit qu'en tant que festival, tu te dois de faire des choses que personne n'a jamais fait. Si tu veux que les gens viennent des quatre coins de l'Europe, il faut leur proposer un truc qu'il n'auront pas ailleurs. Je lui ai parlé du projet de plateau Studio One juste après le Garance 2010 et je lui ai demandé s'il voulait m'aider. Le problème c'est que moi-même je n'ai pas les moyens et la structure suffisante pour régler 10 visas et payer 10 billets d'avion. Ou bien je devrais emprunter de l'argent… Donc Garance a fait tout l'investissement et a rendu l'évènement possible.
Comment les artistes ont-ils été sélectionnés ?
J'ai proposé au Garance une liste des noms que je voulais inviter. Sept artistes que je connaissais personnellement donc 5 qui avaient déjà joué avec Soul Stéréo. Les organisateurs ont voulu y ajouter trois noms : Winston Francis, Willie Williams et Dawn Penn. Comme il y avait déjà certains promoteurs en France qui travaillaient avec ces artistes, on a été les trouver pour les inviter.
Comment ressentez vous la réalisation de ce projet ?
C'était quelque chose qu'on a toujours eu à cœur depuis les premiers jours de Soul Stéréo. Pour nous, ce qui va se passer c'est la réalisation de notre ambition. C'est un rêve qui se réalise. Si j'avais dix artistes ainsi avec qui je pouvais tourner, je serais sur la route toute l'année !
Est-ce que tu penses faire perdurer ce projet ?
C'est un projet auquel je crois parce que quand tu dis Studio One, c'est comme la Motown. C'est à un niveau dans la musique mondiale que les gens sont obligés de respecter. Bob Marley, un des cinq artistes mondiaux qui vend toujours le plus a eu son premier hit chez Studio One ! Donc ce Showcase représente une part incontestable de l'histoire mondiale de la musique. Bien sûr il y a des artistes qui se font âgés, comme King Stitt, qui a passé les 70 ans. On ne peut pas trop l'amener sur la route. D'ailleurs, c'est un honneur de l'avoir au Garance.
Comment va se passer la soirée?
Cette nuit-là sera dédiée 100% à Studio One. N'oublie pas qu'il y a aussi Burning Spear à l'affiche ce soir-là. Et c'est un artiste qui ne vient de nulle part d'autre que de chez Studio One. C'est Bob Marley qui lui a dit d'y aller… C'est là que ça a débuté pour lui.
Donc, avant le concert de Burning Spear, nous allons jouer un set avec une grosse partie « tribute » pour tous les artistes du label. Des gars qui ne sont plus là. Alton Ellis, qui est venu jouer avec nous en France à l'époque. Puis aussi Delroy Wilson, Bob Marley… Et même Coxsone lui-même qui a une fois enregistré une chanson sur une production Studio One. On va aussi jouer pas mal de ska et de rocksteady.
Après le concert de Burning Spear avec son groupe, on repasse en mode sound system. Là, les gens ne veulent pas voir dix artistes qui défilent les uns après les autres. Ca ne les intéresse pas. C'est donc là qu'on intervient en tant que selectors pour trouver les riddims qui permettent à plusieurs artistes d'intervenir. Par exemple, sur le Throw Me Corn riddim, on peut faire venir un chanteur, éventuellement un deuxième, puis un DJ, un deuxième DJ, un troisième… Et on continue.
Vous voulez vraiment représenter la façon de faire originale des sound systems ?
Oui, cette culture originale du sound system, on veut la faire re-découvrir. Beaucoup de gens sont venus me demander pourquoi on ne faisait pas ce Showcase avec un backing band. Tout d'abord parce que tous les musiciens de Studio One sont morts. Donc quel est l'intérêt de monter un groupe ? Il faudrait déjà un groupe de dix personnes avec une section cuivres et tout. Et de toute façon, il ne pourra pas nous rendre le son que l'on veut, le son d'époque. Donc on préfère jouer avec les bandes originales de Sylvian Morris et de Coxsone pour que cela joue juste.
En plus, le sound system en Jamaïque n'est pas un remplacement des groupes. C'est le divertissement numéro un. Les gens sortent dans des « dance ». Depuis les années '50, c'est ca qui fait bouger les Jamaïcains. C'est dans les hôtels à touristes qu'il y a des « bands ». Même Coxsone en 1952, c'est avec le sound system qu'il a commencé.