Alpha, ce soir vous êtes sur le podium du Reggae Geel festival, qui fête son trentième anniversaire cette année. Vous connaissiez déjà le festival?
Alpha Blondy: "J'y viens pour la première fois, donc pour moi c'est surtout un honneur d'avoir pensé à m'inviter."
Parlons un peu de votre dernier album, 'Jah Victory'. Vous aviez pris la décision de ne plus enregistrer tant qu'il n'y aurait pas de paix en Cote d'Ivoire. Pourquoi?
Alpha Blondy: "C'était ma modeste façon de protester contre la guerre. Moi j'ai été fabriqué par les Ivoiriens ; ils ont tous contribué à bâtir la carrière d'Alpha Blondy, et quand tes parents musicaux sont en train de s'entretuer, tu es déchiré, écartelé. Vu que tous les partis font partie de ta famille, tu ne peux pas prendre de parti. Moi je chante du fond de mon cœur, mais mon cœur était meurtri, j'ai donc décidé de ne plus sortir de disques et de ne plus donner de concerts en Côte d'Ivoire jusqu'à ce que la guerre s'arrête. Par la grâce de Dieu, les armes se sont tues et les hommes politiques se sont mis à négocier. Je ne voulais pas avoir la prétention que c'était une victoire d'homme, parce que c'était une victoire de Dieu et c'est pourquoi j'ai nommé l'album 'Jah Victory'."
Ils vous ont aussi nommé ambassadeur spécial pour l'ONU. En termes pratiques, cela veut dire quoi exactement?
Alpha Blondy: "Pour moi c'était une sorte de feu vert pour que je puisse interpeler la politique, pour que je puisse rencontrer le différents acteurs de ce conflit, pour pouvoir non seulement leur parler et les écouter, mais aussi pour pouvoir faire des propositions pour sortir de cette crise. Sans prétention, mais dans ce qui est en marche actuellement, l'accord de Ouagadougou [cet accord a été signé le 4 mars 2007 par le président ivoirien Laurent Gbagbo, le chef des Forces nouvelles Guillaume Soro et le président burkinabè Blaise Compaoré ; il vise à ramener la paix en Côte d'Ivoire et à réunifier le pays ; en conséquence de cet accord, le président Gbagbo a nommé M. Soro au poste de Premier ministre le 29 mars et a signé une mesure d'amnistie le 12 avril, ndlr], il y a quand même la main d'Alpha Blondy. Le président Gbagbo m'a fait l'honneur de m'écouter, tout comme d'ailleurs Guillaume Soro, le secrétaire général des rebelles. Ma façon d'opérer était assez simple: quand j'ai rencontré les différents partis, j'ai écouté ce qu'ils voulaient et selon les propositions qui m'ont été faite par le pouvoir et par la rébellion, j'ai pu élaborer un plan pour sortir de cette crise."
Respect! Faut le faire quand-même!
Alpha Blondy: "Disons: "Respect à Dieu!" (rires)"
Pour l'album, vous avez choisi de faire une version de 'I Wish You Where Here' de Pink Floyd, pas vraiment quelque chose qu'on attend d'un chanteur reggae...
Alpha Blondy: "On a quand même tous ce côté rock en nous. Si on prend Bob Marley par exemple, lui il disait toujours qu'il jouait du roots rock reggae ! En tant que rocker je me suis permis de reprendre un tube éternel qui, à l'époque, quand j'étais à New York, fumant des gros pétards à Central Park, me faisait penser à tous mes amis que j'avais laissés en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, bien des années plus tard, j'ai décidé de reprendre cette chanson pour tous mes amis qui ne sont plus là ; des amis qui ont tous, d'une façon ou d'une autre, contribué à ma carrière. 'I Wish You Were Here' est une chanson qu'on peut jouer dans n'importe quel style, et avec Tyrone Downie [ancien pianiste de Bob Marley et maintenant producteur, ndlr] je pense que je l'ai réactualisée et lui ai donné une autre dimension."
Vous venez de mentionner l'Amérique, une expérience au début de votre carrière qui s'est terminée sur un mode plutôt mineur... Quel message donneriez-vous à vos jeunes compatriotes africains, dont beaucoup ont sans doute le même rêve?
Alpha Blondy: "Je pense que chacun a le droit de vivre sa propre expérience. Personnellement, mon rêve américain je l'ai vécu difficilement, mais, en même temps, c'était très instructif, très formateur aussi. Les voies du Seigneur sont impénétrables. Moi je croyais avoir tout perdu en Amérique, mais en vérité j'avais tout acquis parce que là-bas j'ai commencé à écrire des chansons et j'y ai rencontré tous les grands du reggae aussi. J'étais inconscient de la richesse que l'Amérique m'avait donnée. Pour moi, c'était une sorte de service militaire de Dieu. Là-bas, il a forgé mon caractère et il m'a humilié pour mieux me relever. Chacun a son propre destin à vivre, nous sommes tous sujet à cela. Si je prends l'exemple de votre compatriote Jean-Claude Van Damme, ici en Europe personne n'avait décelé son potentiel international et ce n'est que quand il a décidé d'aller tenter sa chance en Amérique que tout a commencé. On a tous un parcours initiatique à accomplir et, à partir de cela, on peut tout réaliser ou se faire briser."
Vous avez été élevé pour une grande partie par votre grand-mère, Chérie Coco. Comment vous souvenez-vous d'elle?
Alpha Blondy: "Pour moi elle est toujours la. L'amour qu'elle m'a donné m'a aidé à avancer dans la vie, même pendant les moments très difficile. Une phrase qu'elle m'a appris et que je n'ai jamais oublié est: "Si tu cherches Dieu et tu dépasses l'homme, tu ne verras jamais Dieu." Autrement dit: l'un est l'autre. Je suis un enfant de la campagne et cela m'a aussi aidé dans mes rapports humains. Je ne peux pas vivre dans des villes comme Bruxelles ou Paris. Tout va beaucoup trop vite dans la ville et tout est sujet au stress et à la compétition; il y a un déficit humain dans les villes. Moi je marche avec le soleil. Même dans mon travail avec les maisons de disques il y avait ce froid. Bien sûr qu'ils ont contribué à lancer ma carrière, mais je ne peux pas nier que là aussi il y avait ce manque d'humanité. C'est pour cela que quand je cherche des gens comme ma grand-mère, je ne les cherche pas à Bruxelles ou Paris, mais dans la campagne et de préférence encore dans la campagne ivoirienne. Même quand je suis à Abidjan je passe la plupart de mon temps à Bassam, parce que c'est la campagne. Tu peux enlever le campagnard de la campagne, mais tu ne peux pas enlever la campagne du campagnard! (rire)"
Dans votre tube 'Cocody Rock' vous avez immortalisé la partie d'Abidjan du même nom. Pourriez-vous nous décrire un peu ce quartier?
Alpha Blondy: "Cocody est le quartier très chic d'Abidjan, là où habitent tous les hauts cadres. Les enfants des riches, qui s'ennuyaient à crever, étaient nos amis. Quand ils voulaient de l'herbe, ils venaient forcément au ghetto et eux, qui avaient souvent voyagé, avaient beaucoup de disques reggae. Comme moi j'avais été en Amérique, on s'est uni et on a formé une sorte de tribu rasta, ce qui a inspiré la chanson 'Cocody Rock'."
Vous êtes un des rares chanteurs reggae qui chante en hébreu.
Alpha Blondy: "Quand j'ai visité Israël, j'ai été séduit par des lieux comme Jérusalem et Massada et je voulais exprimer ces émotions dans ma musique en intégrant la langue du pays qui est l'hébreu. Ce sont mes amis israéliens qui ont traduit les textes que j'avais écrits. Je ne parle toujours pas l'hébreu. Je voulais aussi faire un petit clin d'œil à tous les amoureux de la spiritualité judaïque."
Etant artiste reggae/rasta, est-ce que vous sentez aussi une connexion avec l'Ethiopie?
Alpha Blondy: "Tu sais, pour moi l'Ethiopie est vaste; ça va de Bruxelles jusqu'à Abidjan en passant par Kingston. J'ai une philosophie qui dit: "Dieu est ma religion." Je n'aime pas me laisser pousser dans des concepts qui invitent à la belligérance. Pour moi Dieu est a-géographique et intemporel. Nous sommes tous les enfants de Dieu. J'évite un peu d'aborder le débat Rastafarien. J'ai essayé de cerner la spiritualité en l'élargissant à tous les humains et à tous les êtres vivants. Je suis une sorte de panthéiste extrême! (rires) Je refuse de me faire coincer dans une géographie limitative; j'aime plutôt laisser Dieu rayonner à travers chaque parcelle du territoire terrestre."
Je voulais finir l'interview sur une note belge. Dans les années quatre-vingt, le group 2 Belgen a fait une version de votre plus grand tube 'Brigadier Sabari'...
Alpha Blondy: "Oui, je connais, mais je l'ai trouvé 'peut-être' un peu vulgaire. Les 2 Belgen ont voulu mettre un peu de piment dans la chanson. J'ai apprécié leur version humoriste, mais c'était quand-même un tantinet osé. Voilà!"