Tiken Jah Fakoly ce weekend à Couleur Café. Interview avec 'L'Africain'.
Si on écoute 'L'Africain' pour la première fois, tout de suite on se rend compte qu'il est beaucoup plus africain que vos albums précédents. C'était un choix conscient?
Tiken Jah Fakoly: "Oui, c'était un choix conscient, parce que je voulais faire un album dédié à l'Afrique. Il fallait donc que la musique ait vraiment une couleur africaine avec des instruments traditionnels et même au niveau de la pochette, qu'elle ait quelque chose d'authentique, donc d'où la photo avec les chasseurs. Je voulais parler autrement de mon continent, affirmer mon africanisme et montrer que malgré tout ce qui se passe, le continent Africain mérite quand-même du respect et de la considération."
Parle-nous un peu plus de cette photo que tu as choisie pour la pochette.
Tiken Jah Fakoly: "L'Afrique est dans une phase d'occidentalisation. Les élites, au lieu de porter des vêtements traditionnels fabriqués en Afrique par des Africains, sont tous en costume occidental. Par contre ces chasseurs de la photo sont parmi les gens qui s'opposent à cette mode. En utilisant la photo pour la pochette, je voulais leur rendre hommage parce que je pense qu'ils ont raison de vouloir garder leur identité."
Tu as fait la production de l'album dans ton studio à Bamako avec les musiciens qui t'accompagnent depuis longtemps durant tes tournées. Pourrait-on dire que c'était un rêve qui s'accomplissait?
Tiken Jah Fakoly: "Effectivement, c'était un rêve qui s'accomplissait. Je suis allé en Jamaïque pour la première fois en 1999 (pour l'album 'Cours D'histoire', red.) et j'ai vu que beaucoup d'artistes là-bas, comme Buju Banton par exemple, avaient un studio à la maison. Quand tu peux travailler dans de telles conditions, cela change l'esprit parce que tu es chez toi. De ce point de vue là j'ai aussi souhaité avoir mon propre studio pour pouvoir faire mon travail à la maison sans stress ni pression."
Tu as nommé le studio 'H. Camara', à l'honneur d'un ami Ivoirien qui n'est pas connu ici en Europe. Peux-tu nous expliquer qui il était?
Tiken Jah Fakoly: "Chez nous on dit le 'Studio H.'. C'est le nom d'un comédien Ivoirien qui a été assassiné par les escadrons de la mort, dirigé par des gens au pouvoir à Abidjan en 2002. Le but était de montrer au peuple qu'ils pouvaient tuer même une personne qui était très populaire, surtout dans le nord du pays. Ils voulaient effrayer les gens du nord du pays quoi. Il a été arrêté un soir et le lendemain on a juste retrouvé son corps dans la rue. Ce monsieur m'avait rendu beaucoup de services. Il m'a hébergé pendant deux ans. Mais ce n'est pas forcément pour cela que j'ai nommé mon studio en son honneur; c'était plutôt parce que c'était quelqu'un qui avait ses propres convictions et qui voulait que les choses changent. Il passait son message à travers sa comédie. Je me suis dit qu'il ne fallait pas qu'une telle personne disparaisse de la mémoire des gens et je voulais me donner la possibilité de parler de lui durant tout le restant de ma vie. Tant que ma carrière durera et que le studio existera, on va me poser la question 'du comment et du pourquoi' et comme cela j'aurai toujours l'occasion de parler de lui."
Pourquoi avoir choisie une coccinelle VW comme logo de ton label Fakoly Production?
Tiken Jah Fakoly: "D'abord je suis un fan des vieilles voitures. La coccinelle qu'on a utilisée comme logo est une voiture qui existe. C'est une voiture qui est à moi maintenant et que je connais déjà depuis 20 ans. Quand j'allais au lycée elle était encore a un Américain. Il me dépassait tous les matins avec cette voiture. Je trouvais cette voiture formidable et je me suis dit : «Merde, si un jour j'aurais de l'argent, il faut que je me l'achète!» Puis lorsque la guerre a déclenché en 2002, les Etats Unis ont demandé à tous leurs compatriotes de quitter le pays. A ce moment l'Américain a offert la voiture à la fille qui faisait la cuisine chez lui à la maison. Au faite, j'avais déjà commencé les négociations avec lui et c'est comme cela que j'ai enfin pu l'acheter. A cette époque elle était encore toute jaune. C'est moi qui aie ajouté le vert et le rouge."
Elle roule encore?
Tiken Jah Fakoly: "Ah oui elle roule! Quand je suis à Bamako, c'est cette voiture que je conduis."
Il y a quelques mois tu as fait ton premier concert en Côte d'Ivoire depuis des années. Comment est-ce que cela c'est déroulé?
Tiken Jah Fakoly: "Ca c'est très bien passé. Le publique s'est massivement déplacé pour entendre notre message de réconciliation, de paix, d'unité et de justice. Pour beaucoup d'entre eux, je suis un porte-parole et le symbole d'une personne courageuse. Il suffisait que je dise que le président Ivoirien était élu démocratiquement pour que je puisse rentrer dans mon pays, mais j'ai refusé de le faire et c'est pour cela que j'ai passé cinq ans au Mali. C'était un super concert et toute la presse Ivoirienne était unanime sauf un journal (qui soutient le parti qui est au pouvoir) qui m'a critiqué un peu. Mais ça aussi c'est la démocratie; il faut donner la liberté à chacun de s'exprimer comme il veut."
As-tu senti qu'il y a de nouveau de l'espoir pour la Côte d'Ivoire?
Tiken Jah Fakoly: "J'ai plutôt senti que les Ivoiriens sont fatigués de la guerre et qu'aujourd'hui ils ont envie de se réconcilier. Ils estiment aussi qu'ils ont été trahis par les politiciens. Je ne peux pas encore parler d'espoir pour le moment, parce que tout n'est pas encore fini; nous sommes dans un processus de réconciliation. Mais la majorité de tous les Ivoiriens ont envie d'aller vers la paix."
Sur l'album il y a un triptyque de chansons ('Ou Aller Ou?', 'Ouvrez Les Frontières' et 'Africain à Paris', red.) qui parlent de la situation des réfugiés soit politiques ou économiques. Quelle est ton message envers les jeunes Africains qui sont sur le point de faire le voyage dangereux vers l'Europe?
Tiken Jah Fakoly: "Moi je dirais que la place des ces jeunes est quand-même en Afrique. Personne ne viendra changer l'Afrique à notre place. En même temps je comprends les réalités. J'ai eu la même maladie qu'eux, ce qu'on appelle la galère, c'est-à-dire, ne pas finir l'école et être à la rue sans boulot. C'est la faute de la classe dirigeante, qui se met au pouvoir pour faire du blé mais qui ne vient pas avec des solutions pour combattre la pauvreté ou améliorer la situation de ces jeunes-là. Ces jeunes sont comme entassés dans une prison. J'ai chanté 'Ouvrez Les Frontières' pour expliquer que quoi qu'il se passe, ils devraient avoir le droit de voyager comme les jeunes Européens. C'est une question de droits et j'estime que les Africains ont le droit de voyager. Malheureusement le critère de réussite qui est promotionné en Afrique aujourd'hui est un critère occidental...avoir une grande maison, une belle voiture etc. Comme les jeunes n'ont pas les moyens de réaliser tout cela, ils se disent: on va aller en Europe et faire comme eux. Je trouve cela très dommage. Comme j'ai déjà dit, j'ai été dans la même situation. J'ai quitté l'école pour me consacrer à ma musique et si je n'avais pas eu cela, il n'y aurait pas eu d'autre boulot. Donc je ne les encourage vraiment pas, mais je les comprends."
La chanson 'Africain à Paris' parle de l'Africain qui arrive enfin en Europe et ne trouve pas ce qu'il attendait.
Tiken Jah Fakoly: "Avec cette chanson j'ai surtout voulu expliquer que l'Europe n'est pas l'Eldorado et que les Africains qui vivent en Europe ne disent pas forcement la vérité à ceux qui sont restés en Afrique; que les photos touristiques qu'ils envoient ne reflètent pas nécessairement la réalité vécu par un Africain en Europe. Avec la chanson, je voulais faire réfléchir les jeunes en Afrique plusieurs fois avant qu'ils fassent le choix de partir. Je me souviens très bien la première fois que je suis venu en France, comme j'étais choqué quand un mendiant blanc me demandais quelques sous dans la rue. L'image que les colonisateurs Européens ont laissée en Afrique est celle du blanc riche et propre. En tant que porte-parole, c'est mon devoir de dire la vérité: « Frères vous avez le droit de voyager, mais tout n'est pas rose! »"
En plus du dernier album, il y a maintenant le livre 'Tiken Jah Fakoly - L'Afrique Ne Pleure Plus, Elle Parle'. D'où est venue l'idée de faire un livre?
Tiken Jah Fakoly: "En faite ce livre a été écrit par une journaliste (Frédérique Briard, red.) qui m'a suivi pendant trois ans. Elle a retracé tout ma vie jusqu'au petit village ou je suis né (Odienné, red.), l'école que j'ai fréquenté et le lieu ou j'ai fais mes premiers pas sur scène. On voulait montrer aux fans qui me suivent aujourd'hui que Tiken Jah n'a pas été un succès du premier coup; qu'il y a toute une histoire derrière. J'ai aimé l'idée et j'ai fait mon mieux pour qu'elle ait accès à toutes les ressources nécessaires - comme des vieilles photos par exemple - pour faire le livre. Dans le livre on voit aussi très bien comment j'ai cherché mon propre style. Je voulais être tout sauf une photocopie. Je ne voulais pas m'habiller ou chanter comme Bob Marley ou Alpha Blondy et en regardant les photos dans le livre vous verrez qu'il y a eu une recherche d'identité. J'ai essayé différents styles. Au début j'étais sur scène torse nu, un jour pour un clip j'ai même porté un costume - et ce n'est qu'à la fin qu'on me retrouve en boubou comme je suis sur scène aujourd'hui."